Un prévisible cri d'alarme

Une résidante de Montréal-Nord examinait les dégâts le lendemain de l’émeute.
Photo: Pascal Ratthé Une résidante de Montréal-Nord examinait les dégâts le lendemain de l’émeute.

Il y a notamment eu Anthony Griffin en 1987, Mohammed Bennis en 2005... et Fredy Villanueva en 2008. En plus d'affliger toute une communauté, la mort du jeune Latino abattu par un policier à Montréal-Nord relance pour une énième fois le débat sur les interventions policières dans les quartiers chauds de Montréal et impliquant une personne issue des communautés culturelles. Dans ce climat encore orageux et empreint de tristesse, la police est montrée du doigt.

Certains l'ont dit du bout des lèvres. Il y avait, dans les voitures incendiées, les cocktails Molotov, les magasins pillés et les agressions, quelque chose d'analogue aux émeutes des banlieues françaises en 2005. Rien de leur ampleur, mais tout de la stridence du cri d'alarme. «Montréal, c'est pas les cités de Paris quand même!», avait lancé un jeune Haïtien qui se promenait boulevard Rolland au lendemain des émeutes. Certes. Reste que la poudrière a fini par sauter. Et que personne — ou presque — n'a été surpris.

«Je ne suis pas étonné», a affirmé Emerson Douyon, un psychologue à la retraite qui a participé en 1988 au rapport Bellemare sur les relations entre la police et les minorités ethniques et au rapport Corbo publié cinq ans plus tard à la suite d'une histoire de bavure policière. Dans le cadre de ses fonctions de président du comité consultatif ethnoculturel au sein du service correctionnel, M. Douyon s'est réuni, il y a quelques mois, avec des gens de la communauté Saint-Michel pour discuter de leur relation avec la police. «Ils nous avaient prévenus que les choses tourneraient mal, qu'il y avait un contentieux entre la police et les gens de la communauté et que ça allait s'aggraver», raconte-t-il.

Côte-des-Neiges, Saint-Michel, Montréal-Nord, Notre-Dame-de-Grâce, «l'explosion» de violence aurait pu survenir n'importe où, à n'importe quel moment. Celle de la fin de semaine dernière pose certaines questions: «Était-ce la bonne façon d'interpeller les jeunes? Quelles étaient les habiletés des policiers?» Fo Niemi, du Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR), s'interroge.

On sait encore relativement peu de choses sur ce qui s'est réellement passé samedi soir dernier. Pour le bien de l'enquête, la version de la Sûreté du Québec ne révèle que très peu de détails. On sait maintenant que deux officiers de police, un homme et une femme — de quatre ans et demi et un an et demi d'expérience respectivement —, effectuaient une patrouille vers 19h derrière l'aréna dans le parc Henri-Bourassa. S'adressant à un groupe de jeunes qui jouaient aux dés, ils auraient interpellé Dany Villanueva, en instance de procès et qui était soupçonné d'avoir des liens avec des gangs de rue. L'intervention aurait ensuite dégénéré en altercation, sur laquelle on a encore peu de détails. La femme policière aurait tenté de maîtriser celui qu'elle interpellait et Fredy Villanueva, pour défendre son frère, serait intervenu, aidé de deux de ses amis et sous les yeux de plusieurs témoins. Quatre coups de feu ont été tirés, dont trois furent fatals pour le jeune Fredy Villanueva. Denis Méas et Jeffrey Sagor Metelus ont été blessés.

Tandis que les autorités compétentes tardaient à confirmer les informations, les versions des faits fusaient de toutes parts. Une en particulier voulant qu'un innocent soit tombé sous les balles d'un policier ayant perdu le contrôle, ce qui aurait contribué à exacerber la colère de la communauté. «[Les autorités] auraient pu expliquer dès le début le contexte de l'intervention, de façon délicate. Ç'aurait pu faire baisser la tension. Les policiers étaient en droit d'arrêter le jeune de 22 ans», avance André Normandeau, criminologue à l'Université de Montréal, pour expliquer les manifestations de colère du lendemain.

Un quartier « chaud »

Exclusion, chômage, immigration récente, présence de gangs de rue. Bien sûr, le contexte socioéconomique de l'arrondissement de Montréal-Nord apporte des éléments de réponse pour expliquer le conflit fatal de samedi et les émeutes. Dans ce «Bronx» québécois, 40 % des 85 000 résidants vivent sous le seuil de la pauvreté. Près de 45 % des jeunes de 20 ans et plus n'ont pas de 5e secondaire et le taux de chômage y est de 11,9 % comparativement à 8,4 % dans le reste de l'île. Près du quart de la population est issue d'une minorité visible, presque deux fois plus qu'ailleurs à Montréal.

Des efforts toutefois ont été consentis par l'arrondissement, qui a fait construire une maison culturelle et communautaire au coût de 12 millions de dollars. Les responsables se plaisent à rappeler que, dans ce quartier marqué par l'un des plus faibles taux de scolarité, le taux de prêts de livres par usager y est le plus élevé.

Selon Fo Niemi, cela n'empêche pas que le racisme systémique demeure bien ancré. Beaucoup d'immigrants sont pauvres de génération en génération, et il devient difficile pour eux de s'en sortir. «On nous a montré un document de la Direction de la protection de la jeunesse datant de 1990 qui montrait que les jeunes Latinos étaient trois fois plus représentés dans les systèmes d'intervention jeunesse, dit-il. Et c'est encore vrai aujourd'hui.»

Au-delà de la dure réalité du quartier, le problème vient de la relation entre la police et les jeunes. Ceux-ci, en particulier les Latinos, voient d'un mauvais oeil les policiers qui, dans leur pays d'origine, sont souvent associés à une force de répression formée par l'armée. Mais beaucoup d'intervenants du milieu dénoncent les méthodes et les approches du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). On reproche à celui-ci de n'avoir que les gangs de rue dans leur radar, en particulier le «projet Éclipse», une unité mobile d'une soixantaine de policiers récemment créée pour prêter main-forte aux autres unités de la SPVM. «La police fait son travail, elle a une vision, mais malheureusement, on ne la sent pas sur le terrain. Il y a quelque chose qui ne passe pas», estime Harry Delva, coordonnateur jeunesse à la Maison d'Haïti, dans Saint-Michel. «La culture issue du phénomène des gangs est mêlée au gangster rap. Quand on l'adopte, ça ne veut pas dire qu'on est nécessairement un criminel. Si la police recherche un jeune, habillé d'une telle façon et qu'elle l'interpelle, on peut s'attendre à des problèmes.»

À Montréal-Nord, les policiers ont peur, soutient pour sa part André Normandeau, qui siégeait au comité du rapport Bellemare. «Et quand tu as peur, tu n'entres pas en relation avec les jeunes de la même façon», dit-il. La politesse larguée, les tensions vives apparaissent.

La lutte contre les incivilités

Un jeune crache dans la rue et reçoit une contravention de 80 $. Il le refait pour protester, on lui en colle une autre. «Est-ce que c'est une façon efficace de faire?», demande Fo Niemi, qui reproche à la police sa politique de lutte contre les incivilités. Selon lui, cette approche punitive très discutable, notamment préconisée par l'ancien maire de New York, Rudolph Giuliani, pour mater la rébellion dans les quartiers chauds de New York, n'est pas indiquée pour les jeunes des milieux défavorisés. «À l'époque, celui qui était vice-président du Toronto Police Services Board, l'organisme homologue à notre Commission de sécurité publique, s'était étonné qu'on utilise encore cette pratique au Québec. Il la jugeait discriminatoire», explique M. Niemi.

Depuis les deux rapports chargés d'examiner les liens entre la police et les minorités ethniques, la situation s'est améliorée, reconnaît André Normandeau. Les policiers ont une formation plus solide et reçoivent des cours spécialisés pour intervenir dans les milieux multiculturels. Le profilage racial existe toujours, mais dans une moindre mesure. «Ça reste toujours difficile à prouver», note-t-il. Selon lui, la police n'a pas la tâche facile. Elle doit composer avec une forte pression des gouvernements et du public pour éradiquer la violence et les gangs de rue. «Mais s'il y avait une plus grande tolérance des policiers, ça créerait du mécontentement chez d'autres.»

Depuis, une «police communautaire» a été mise sur pied. Et l'approche préventive est préconisée. Le SPVM s'est évertué à le rappeler ces derniers jours. Les matchs de basketball et autres activités entre les jeunes et les policiers connaissent un certain succès.

Ce n'est pas assez, croit pour sa part Emerson Douyon. Inspirée du modèle français de l'îlotage, la police de proximité «a servi à masquer le problème et non pas à le régler», pense-t-il. Il cite comme exemple le changement d'attitude des policiers à l'égard des itinérants de la place Émilie-Gamelin. «La police s'est rapprochée d'eux, a appris à mieux les connaître et à les espionner. [...] Ça ne l'a pas empêchée de faire de la répression quand ça faisait son affaire», constate-t-il. Un double discours qui a fini par ruiner la relation de confiance qui s'était établie. Et de laquelle les policiers de Montréal-Nord devraient tirer une leçon pour éviter une onde de choc, comme celle qui promet de secouer encore longtemps toute une communauté.

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