Fermé le dimanche

Trompeusement éclairé par le soleil d'avril, le marchand de binocles n'a en effet, en cette journée, qu'une porte close à offrir. Sur une affiche discrète, dans la vitrine, on peut lire: «Fermé les dimanches.» Et pour répondre à la question qui s'impose, l'écriteau se fait plus loquace: «Pour passer du temps avec sa famille, pour faire la grasse matinée, pour aller à l'église, pour aller au cinéma, pour faire du sport, pour aller à un brunch, pour voir ses ami(e)s, pour éliminer les lendemains de soirées sans lendemains, pour le farniente, pour lire, pour aller au musée, pour des dimanches libres.» Point.

La vente de lunettes prédisposerait-elle à devenir visionnaire? Près de 16 ans après l'adoption de la loi 59, qui a autorisé l'ouverture des magasins le dimanche partout au Québec, la question se pose, en effet, devant le geste à contre-courant que vient de faire l'opticien Georges Laoun, à Montréal: depuis mars dernier, son établissement de la rue Saint-Denis, célèbre pour son mariage hétéroclite entre lunettes et art contemporain, chôme désormais une journée par semaine. Et il se met à rêver, sans prétention, de faire école.

«Si l'on amorce une tendance, tant mieux», lance Anne-Marie Laoun, fille de George et directrice de ce commerce familial, assise sur le canapé en cuir qui, dans son magasin, fait office de salle d'attente pour des clients en quête d'une mise au point. «Mais nous ne l'avons pas fait pour ça. Cette décision a été prise pour nous permettre, à nous et à nos employés, de renouer enfin avec les dimanches en famille. Une chose que l'on ne pouvait plus faire depuis 16 ans et qui nous manquait beaucoup.»

Dans une société où la consommation est un sport national, dans un monde de performance où chaque minute est comptée, le geste à une portée éditoriale. Et forcément, il n'a pas été facile à faire, reconnaît l'opticien. «Le dimanche, c'était la deuxième ou troisième journée la plus payante de la semaine», reconnaît Sherif Laoun, qui avoue ne pas avoir été chaud à cette idée d'une fermeture dominicale, que sa soeur lui a présentée à la fin de l'année dernière. «Bien sûr, c'est une perte commerciale pour l'entreprise. Mais maintenant que c'est fait, je ne le regrette pas.»

Un rapport qui change

Les lettres d'appui ou coups de fil de félicitations qui arrivent depuis quelques semaines, dit-il, dans son magasin hautement vitré de la rue branchée de la métropole, tendent d'ailleurs à le réconforter. «Nous avions peur que nos clients ne comprennent pas les raisons de cette fermeture, dit-il. Mais finalement, on se sent soutenus.» Ces accolades pourraient même laisser croire qu'après plus d'une décennie de consommation débridée, sept jour sur sept, presque 365 jours par année, le rapport des Québécois face au dimanche chômé est peut-être, finalement, en train de changer. Un brin.

«Ça se pourrait, lance Madeleine Gauthier, de l'Observatoire jeunes et société à l'Institut de la recherche scientifique (INRS). Aujourd'hui, on sent chez les générations montantes une revalorisation de la famille et une autre façon de placer le travail, comme les loisirs, dans la vie.» Et dans ce contexte, le retour du «fermé le dimanche» s'avère finalement pour elle «un scénario plausible».

L'idée a de quoi charmer, surtout les groupes, plutôt marginaux jusqu'à maintenant, qui, depuis des années, appellent à un peu plus de lenteur pour régler les maux de notre époque. Avec en trame de fond un précepte maintes fois répété: «II faut prendre le temps de prendre son temps.»

Le principe de base semble d'ailleurs doucement sortir de la marge, comme en témoigne une campagne de publicité pour un sirop contre la toux diffusée à la télévision cet hiver. Après des décennies à vendre des remèdes à prendre le soir pour être frais et dispos le lendemain au travail, Benylin — c'est de celui-là qu'il s'agit — a eu cette année un message tranchant: prendre une journée de repos, avec ce produit, pour calmer son rhume.

«En effet, il y a peut-être quelque chose dans l'air du temps», reconnaît Anne-Marie Laoun. Et de là à parler du début d'une tendance que l'époque devrait encore façonner, il n'y a qu'un pas... que Gaston Lafleur, président du Conseil québécois du commerce de détail, n'est toutefois pas encore prêt à franchir. «La remise en question de l'ouverture des commerces le dimanche, ce n'est pas un sujet très chaud, dit-il. Je n'ai aucune indication qu'un débat de société va s'amorcer sur cette question. Bien sûr, certains commerces sont poussés dans cette voie pour des questions de main d'oeuvre [actuellement, le recrutement de personnel est effectivement très difficile dans ce secteur]. Mais jusqu'à nouvel ordre, le dimanche est encore une journée importante pour le commerce de détail. Et ce n'est pas pour changer.»

Une conciliation difficile

Un tel virage pourrait d'ailleurs être difficile à négocier, croit pour sa part Pierre-Étienne Simard, président de la Jeune Chambre de commerce de Montréal, qui reconnaît «entendre» de temps en temps cet appel à un dimanche sans magasinage, sauf pour les choses essentielles comme l'alimentation. «Mais face à cette question, le Québec va devoir trouver un équilibre entre congé, travail et consommation, dit-il. Nous devons composer avec la pression de la culture nord-américaine» où les entraves au libre commerce, y compris le dimanche, ne sont guère appréciées.

«C'est vrai que dans notre génération, il y a une réflexion importante sur nos objectifs de vie. Nous préconisons plus de flexibilité des horaires et des assouplissements des conditions de travail, pour mieux concilier responsabilité professionnelle et familiale, poursuit le jeune avocat. Nous sommes aussi en quête d'espace pour notre développement personnel. Mais en même temps, le jour du Seigneur, le dîner familial du dimanche ne sont pas des valeurs auxquelles nous nous accrochons.»

Dans son commerce de la rue Saint-Denis, tout en saluant quelques clients matinaux — du mardi —, Anne-Marie Laoun, elle, est heureuse de s'y raccrocher, sans trahir pour autant ses ambitions et sa recherche de performance et de rentabilité. «L'un n'empêche pas l'autre», dit la jeune femme. Et elle ajoute: «Je me rappelle des dimanches que l'on avait en famille avant l'ouverture de ce magasin [Georges Laoun a ouvert ses portes trois mois avant l'entrée en vigueur de la loi 59]. C'était calme et paisible dans les rues. J'adorais ça et je trouve triste que nos enfants ne puissent pas vivre cette sensation. C'est un beau cadeau que de leur donner, une journée par semaine, un matin où ils peuvent se dire que le monde est à eux.»

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