Scandale des agressions sexuelles par le clergé américain - Une victime et une communauté agonisent

New York — David Gagnon avait 15 ans lorsque le père Michel Doucette a commencé à abuser de lui. Comme pour beaucoup de victimes, ce furent ses premières relations sexuelles. Et comme pour pratiquement toutes les victimes, elles furent dévastatrices. «Les cicatrices sont physiques, psychologiques, émotionnelles, spirituelles, sociales. C'est tout l'être qui est blessé», explique David Gagnon, 22 ans après.

«Je tremblais de tous mes membres. Comme pris de convulsions. Pour survivre, je sortais de mon corps, mon esprit était ailleurs. On appelle ça la désassociation. Mais un jour, je me suis vu dans un miroir. J'ai vu ce qu'on me faisait. Ç'a été le déclic. J'ai pu enfin dire stop.» Cinq ans après le début des agressions.


À l'époque, le père Doucette était assistant du curé de la paroisse St. André à Biddeford, dans le sud du Maine. Charmant, charismatique, il était aimé de tous, ainsi que des parents de David Gagnon, qui l'invitaient souvent chez eux. C'est dans leur propre grange, sous leur propre toit, que se commettaient parfois les agressions.


«C'était comme si l'Église me faisait ça à moi. Pas Dieu. Mais je ne comprenais pas comment Dieu pouvait laisser passer ça», raconte M. Gagnon, qui affirme néanmoins être toujours croyant.


Après un accord auquel il est arrivé après avoir porté plainte auprès du diocèse du Maine, il reçoit des compensations annuelles servant à couvrir les coûts de sa thérapie et à l'aider à vivre, qui totalisent quelque 63 000 $US. Mais en 1992, David Gagnon coupe les ponts. «J'étais trop enragé. Je ne voyais d'autre choix que de suivre la voie légale», dit-il.


Or, alors que, dans la foulée des accusations d'agressions par des prêtres aux États-Unis, les diocèses, les uns après les autres, décident précipitamment de suspendre les prêtres mis en accusation, le diocèse du Maine prend une approche différente: il exige du père Doucette et d'un autre prêtre qui a reconnu des «écarts de conduite en matière sexuelle» qu'ils fassent des confessions publiques.


Pour le père Doucette, la confession a eu lieu le 10 février dernier. «Vous pouviez entendre une mouche voler dans l'Église», raconte Carole Plourde, une paroissienne. Devant l'assemblée, le père Doucette a admis avoir eu une «relation intime» avec un garçon de 15 ans d'une autre paroisse, il y a 22 ans de cela.


Le diocèse demande également au conseil paroissial des recommandations sur ce qui devrait être fait subséquemment.


David Gagnon «capote» en apprenant ça, surtout lorsqu'on lui donne la permission, à lui, de s'adresser au conseil paroissial mais pas aux paroissiens. «On donne plus de libertés aux criminels! L'Église nous victimise deux fois», dénonce-t-il.


Il fait néanmoins un voyage de 12 heures en autobus à partir d'Ottawa, où il réside aujourd'hui, pour se rendre à cette rencontre. Il admet avoir reçu un accueil «engageant et sensible» de la part du conseil. Mais son témoignage ne porte pas plus loin. Le conseil fait la recommandation de garder le père Doucette.


En cela, le conseil fait écho aux arguments de la majorité des paroissiens: «Il faut pardonner», «Cela s'est passé il y a tellement longtemps... », «Il fait de bons sermons», «Que celui qui n'a jamais péché jette la première pierre»... Certains insinuent même ouvertement que M. Gagnon était alors assez vieux pour dire non. Ceux qui sont pour le départ du père Doucette n'osent pas ouvrir la bouche.


La raison pour laquelle les paroissiens veulent garder leur curé est cependant plus pragmatique: l'extrême pénurie de prêtres. Selon le Center for Applied Research in the Apostolate, à l'université Georgetown, une paroisse sur six aux États-Unis n'aurait pas de prêtre résident, contre une sur 30 en 1965.


Et ce «désespoir» des paroissiens à l'idée de perdre leur prêtre est encore plus marqué dans les communautés francophones du Maine, comme ici, à St. Agatha, ou «Sainte-Agathe», comme disent les habitants, une petite ville située pas si loin de Rivière-du-Loup.


Même David Gagnon les «comprend»: «Il y a un grand attachement à la paroisse», explique-t-il. Le sud du Maine est composé surtout d'anciens Québécois et le nord du Maine, d'anciens Acadiens, réfugiés ici après la déportation. «Sauver l'Église, c'est sauver leur culture, leur langue, leur identité, ajoute-t-il; perdre le curé, c'est perdre la "voix" de la communauté.»


Il les comprend jusqu'à un certain point. Car pour lui, sa vie est bouleversée à jamais. Il a perdu son emploi d'assistant pastoral en 1990 et n'arrive plus à trouver du travail. Selon lui, l'évêque d'Ottawa refuse de lui fournir une lettre de recommandation. Ce que l'évêché nie, expliquant qu'il n'a jamais cherché à le bloquer et que c'est aux paroisses, et non au diocèse, de décider qui elles embauchent comme assistant pastoral.


David Gagnon s'est alors investi dans le SNAP (Survivors Network of Those Abused by Priests), une association américaine d'aide aux victimes d'agressions par des prêtres. Il s'occupe de la section canadienne, en partenariat avec d'autres associations, comme Mouvement Action Justice ou Breaking the Silence.


Son sentiment, quant à la gestion du scandale américain par le Vatican? La déception. «Il n'y aurait qu'une chose acceptable pour que la communauté reprenne confiance dans l'Église, c'est la "tolérance zéro". Que l'on défroque tous les prêtres coupables.»


En attendant, le père Doucette est en «congé permanent». Mais il est toujours prêtre.


piekarem@hotmail.com