Le patrimoine mondial en danger - Le mal-développement

Saint-Pétersbourg, la très belle «Venise du nord»
Photo: Agence Reuters Saint-Pétersbourg, la très belle «Venise du nord»

Les conflits armés, le tourisme de masse et le développement économique (y compris les changements climatiques) font peser de grands périls sur le patrimoine mondial.

-Troisième et dernier article-

Un patrimoine en péril peut en cacher un autre, même à des milliers de kilomètres de distance.

Le groupe russe Gazprom, le premier exploitant et exportateur de gaz au monde, la plus grosse entreprise de Russie, la 4e plus importante capitalisation boursière au monde, veut marquer le coup de son impériale puissance en construisant d'ici cinq ans un méga-complexe comprenant une tour de 320 mètres de hauteur. Le hic, c'est qu'elle poussera tout à côté du quartier historique de Saint-Pétersbourg.

Déjà surnommé «le maïs», le gratte-ciel OGM sera visible à 60 km à la ronde. L'UNESCO a fait savoir qu'elle n'hésiterait pas à rayer la vieille ville de Pierre le Grand de la Liste du patrimoine mondial si le chantier de 2,5 milliards de dollars voit le jour près de la «Venise du Nord», peu importe la qualité du concept de la firme RMJM London Ltd.

À l'autre bout du monde, c'est-à-dire tout près d'ici, le projet Rabaska, sur la rive-sud de Québec, mènera à l'implantation d'un port méthanier de 840 millions de dollars qui pourrait être alimenté par Gazprom. Les négociations se poursuivent avec le même colosse russe. En octobre, dans Le Devoir, trois prix du Québec Gérard-Morisset pour le patrimoine (Paul-Louis Martin, Michel Lessard, Marcel Junius) se désolaient des impacts de cette infrastructure industrielle sur un des paysages culturels les plus célébrés du Québec, notamment sur l'île d'Orléans, (mal) protégée par une loi spéciale du Québec depuis 1935.

«Saint-Pétersbourg est la dernière grande ville historique européenne qui n'a pas encore subi de développement massif, explique Christina Cameron, professeure à l'Université de Montréal et présidente du Conseil du patrimoine mondial, responsable de la Liste. C'est une cité horizontale et elle serait défigurée par cet énorme ajout vertical.» Elle souligne qu'une société publique, générant 20 % du budget de l'État de Russie, porte le plan destructeur et que des membres russes du jury du concours international ont démissionné devant l'ampleur de la catastrophe patrimoniale annoncée.

Villes particulièrement menacées

Les villes, qui constituent le quart des quelque 850 inscriptions de la Liste du patrimoine mondial, s'avèrent particulièrement menacées par la pression immobilière et le retour en grâce du gratte-ciel. Les centres historiques abandonnés dans les années 1960-70 retrouvent la cote et les promoteurs cherchent de plus en plus à construire en périphérie des hôtels ou des bureaux qui défigurent le paysage. Au Québec, le plus grand chantier immobilier depuis l'érection de la Place Ville-Marie va ouvrir dans quelques mois autour de l'ancienne gare Viger, à un jet de pavé de l'arrondissement historique du Vieux-Montréal.

La ville de Luxembourg, intronisée comme ville du patrimoine mondial en 1994, connaît un développement fulgurant depuis quelques décennies. Les institutions de la Communauté européenne et les banques (on en compte plus de 150) s'installent sur le plateau de Kirchberg, ghetto administratif maintenant agrémenté de lieux de divertissement (dont un musée, une salle symphonique et des cinémas), des zones résidentielles, des écoles, des hôtels et des restaurants, mais toujours assez peu vivant le soir. Ce Manhattan européen (sans la vitalité urbaine) écrase l'ancienne ville-forteresse, malgré ses grandes signatures de «starchitectes» (dont Richard Meier, I. M. Pei et même Roger Taillibert) et d'artistes (pour les oeuvres publiques, y compris une récente sculpture géante de Serra).

Une architecture ratée

La construction de la nouvelle Cour européenne de justice déplaît particulièrement. Le bourgmestre ne se gêne pas pour se situer du côté des impitoyables critiques. «Il y a de beaux exemples de réussite architecturale, comme celui-ci, dit Paul Helminger, rencontré dans le hall d'entrée du Musée d'histoire de la ville, occupant des résidences restaurées dans le périmètre de la ville du patrimoine mondial. Je ne cache pas qu'à côté de cet exemple réussi, il y a des cas comme la cour juridique, une architecture contemporaine ratée. Et pourtant, l'UNESCO a donné le feu vert à cette construction! On aurait franchement souhaité qu'elle refuse cet ajout.»

Il est possible de résister au développement à tout prix, ou à tout le moins de l'orienter. En Égypte, les pressions ont permis de modifier le tracé d'une autoroute prévu à proximité des pyramides de Gizeh. La Grèce a abandonné un plan d'usine d'aluminium près du site de Delphes.

Le sanctuaire de baleines d'El Vizcaino au Mexique, classé comme patrimoine mondial en 1993, a échappé à un projet d'agrandissement de l'usine de sel Laguna San Ignacio. Les lagunes côtières servent de dernier lieu de reproduction et d'hivernage pour la baleine grise du Pacifique. On y trouve aussi le veau marin, le lion de mer de Californie et quatre espèces de tortues menacées d'extinction. La communauté patrimoniale mondiale a fait pression et la présidence mexicaine a finalement refusé l'autorisation de construire au début de la décennie.

«La Fondation de Ted Turner, le fondateur de CNN, a financé des projets alternatifs, par exemple pour appuyer la formation de guides accompagnant la visite des baleines, explique la présidente Cameron. La région se développe en misant sur les avantages du site du patrimoine mondial plutôt qu'en lui nuisant.»

Catastrophe en perspective

Les baleines grises en verront d'autres. Aux conflits armés, au développement massif du tourisme, il faut maintenant ajouter les changements climatiques, cet autre effet très pervers du développement, en tant qu'immense menace directe sur le patrimoine de la planète. Un rapport de l'UNESCO publié en avril 2007 désigne la mutation climatique en cours comme «l'un des défis majeurs du XXIe siècle» pour le vaste secteur du patrimoine naturel et culturel.

L'organisme multiplie les études de cas. La fonte des glaciers a des incidences sur la physionomie de sites inscrits sur la Liste pour leur beauté exceptionnelle et détruit l'habitat d'espèces rares, telles que le léopard des neiges dans le Parc national de Sagarmatha au Népal. Environ 70 % des coraux des grands fonds marins de la planète subiront probablement les conséquences des transformations environnementales liées à l'élévation des températures et à l'acidification croissante des océans d'ici 2100.

Le rapport recommande la création de zones protégées et le changement d'implantation géographique des espèces les plus menacées. Les changements climatiques pourraient également porter atteinte à des villes entières, celle de Londres par exemple, menacée par la montée des eaux, mais aussi aux sites archéologiques.

«Le dégel du sol dans les zones arctiques commence déjà à poser de graves problèmes sur des sites qui ont plusieurs milliers d'années, explique Dinu Bumbaru, directeur des programmes du groupe Héritage Montréal et secrétaire général de l'ICOMOS, l'organisme-conseil de l'ONU pour les monuments et sites. «Le secteur du patrimoine, comme beaucoup d'autres, commence à peine à s'éveiller à ces réalités. Mais notre force vient de notre capacité à travailler en réseau.» Il souhaite d'ailleurs voir naître à Montréal un institut universitaire sur les changements climatiques et le patrimoine.

Le Québec sera au centre des prochaines réflexions en 2008, officiellement désignée année internationale de la planète Terre par l'ONU, pour sensibiliser le public à l'importance du développement durable. En mai, Montréal accueillera un colloque spécial de l'ICOMOS portant sur les effets des changements climatiques sur les sites les plus remarquables du monde. Les participants adopteront un protocole international pour la protection des joyaux culturels et naturels. Deux mois plus tard, en juillet, Québec sera l'hôte de la 32e session du Comité du patrimoine mondial, qui examinera les propositions de nouvelles inscriptions sur la fameuse Liste du patrimoine mondial et sur celle de la liste du patrimoine en péril...

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Notre journaliste a participé à l'atelier Journalisme et patrimoine mondial, l'automne dernier, au Luxembourg, à l'invitation de la chaire UNESCO en patrimoine mondial de l'Université Laval.

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