Les méthodes policières sous la loupe

Un agent-double de la GRC, Derek Flanagan, est mort dans des circonstances nébuleuses lors de l’opération en Thaïlande.
Photo: Pascal Ratthé Un agent-double de la GRC, Derek Flanagan, est mort dans des circonstances nébuleuses lors de l’opération en Thaïlande.

Alain Olivier a poursuivi le procureur général du Canada et la GRC pour 47,5 millions après avoir passé huit ans en prison en Thaïlande. Son procès au civil a jeté une lumière gênante sur les méthodes de la police fédérale.

Alain Olivier a obtenu ce qu'il voulait, 18 ans après son arrestation, en Thaïlande, pour trafic d'héroïne. Pour une fois, son sort n'est pas entre les mains d'agents provocateurs de la police ou d'un régime monarchique où les droits d'un accusé relèvent de la fiction. Sa cause sera tranchée par la justice canadienne.

Le juge de la Cour supérieure Michel Caron prendra en délibéré la poursuite de 47,5 millions intentée par Alain Olivier contre le procureur général et la Gendarmerie royale du Canada (GRC) la semaine prochaine, après avoir entendu les remarques finales des parties. L'exercice final a commencé hier, et il se terminera au milieu de la semaine prochaine.

Les deux avocats de M. Olivier, Reevin Pearl et François Audet, sont persuadés d'avoir fait la preuve que leur client a été piégé injustement par les policiers de la GRC de la Colombie-Britannique, qui l'ont pris à tort pour un importateur d'héroïne dans le cadre de l'«opération Déception». Cette enquête impliquant l'agent-source Glen Barry (un criminel travaillant pour la police) a débuté en 1987 dans le monde des petits truands de Gibsons, paradis de la côte ouest. Elle s'est terminée deux ans plus tard dans le chaos de Bangkok, où M. Olivier a été arrêté pour trafic de 2,4 kilos d'héroïne.

Un agent-double de la GRC, Derek Flanagan, est mort dans des circonstances nébuleuses lors de l'opération d'outre-mer financée par les contribuables canadiens. Des coups de feu auraient été tirés, mais la version officielle de la police veut que Flanagan soit tombé d'un camion en marche alors que des trafiquants locaux tentaient de prendre la fuite. Plaqué face contre terre dans un fossé à l'issue de la transaction avortée, Alain Olivier découvrait tout d'un coup que le gang criminel qui ne le lâchait pas d'une semelle depuis près de deux ans était en fait formé d'agents-doubles de la GRC. Ils avaient payé ses dépenses et fait le voyage en Thaïlande avec lui juste pour le pincer.

Explications stupéfiantes

Les explications données par la GRC pour justifier cette opération à la fois coûteuse et tragique ont connu une évolution pour le moins... stupéfiante. Alain Olivier est devenu une cible d'enquête de la plus haute importance (un trafiquant international en puissance) après que les policiers l'eurent confondu avec son frère jumeau, un criminel notoire, lors d'une recherche dans les dossiers criminels. Après avoir constaté leur erreur, ils ont néanmoins poursuivi leur enquête, car Olivier fonçait tout droit dans le piège tendu par l'agent-source Glen Barry et un agent-double de la GRC, Barry Bennett. Le Québécois était prêt à les aider à trouver une source d'approvisionnement d'héroïne en Thaïlande en échange d'un kilo pour lui-même, ce qui lui aurait permis de subvenir amplement à ses besoins de consommation.

Les policiers n'étaient pas si bêtes. À quelques mois de leur grand voyage en Thaïlande, ils se sont aperçus qu'Alain Olivier ne disposait ni des ressources, ni des contacts, ni du réseau de revendeurs nécessaires pour importer et vendre de l'héroïne sur le marché noir canadien. Qu'à cela ne tienne, ils ont quand même poursuivi leur travail. Alain Olivier «parlait le langage» des trafiquants, dira simplement l'agent Bennett lors de son témoignage devant le juge Caron. Olivier répétait sans cesse aux agents-doubles qu'il pouvait livrer la marchandise, dira aussi devant le juge le superintendant de la GRC en Colombie-Britannique à l'époque, Frank Palmer. «Il a senti l'odeur de l'argent.»

Depuis le temps que cette affaire traîne devant les tribunaux, les enquêteurs de la GRC ont pu réfléchir longuement aux justifications de l'opération Déception. Les contribuables canadiens seront heureux d'apprendre que le dévouement de la police montée dans la lutte contre le trafic de drogue est sans frontières. En effet, le but ultime de l'opération Déception visait à piéger «la source» d'Olivier en Thaïlande, a-t-on appris au procès.

Peu importe que la GRC ait utilisé les fonds publics canadiens pour piéger des criminels thaïlandais. Alain Olivier ne disposait d'aucune source en Thaïlande, c'est le plus important. Lors de voyages précédents, il avait réussi à acheter tout au plus de petites quantités d'héroïne pour sa consommation personnelle auprès d'un chauffeur de tuk-tuk (une sorte de taxi). C'est même un petit miracle qu'il ait réussi à trouver une jeune famille (deux soeurs et leur frère) prête à transiger avec lui, le soir fatidique du 19 février 1989. Il s'est dit apeuré et appâté par les agents-doubles. L'agent-source Glen Barry aurait laissé entendre que Barry Bennett était un tueur au sein de leur organisation factice, capable de liquider Olivier s'il ne les aidait pas. Et la perspective d'obtenir un kilo en récompense — d'une valeur potentielle de trois millions de dollars — faisait tout simplement saliver le junkie en lui. «Mon intention, c'était de leur fournir une source de drogue. Si je n'accomplissais pas ce bout-là, ils étaient pour me "passer", a dit M. Olivier lors de son témoignage. Je n'ai jamais eu de source.»

Provocation ou pas ?

La mort de l'agent Flanagan fut une tragédie pour la GRC. Sa dépouille est revenue en sol canadien enveloppée de l'étoffe d'un héros. Les policiers engagés dans l'opération Déception, qui s'est soldée par l'arrestation de plusieurs trafiquants de drogue de la région de Vancouver, ont tous été décorés pour leur bravoure.

Cette histoire à succès de la GRC serait demeurée intacte n'eût été la pugnacité d'Alain Olivier. Du fond de sa cellule à Bangkok, il a reconnu sa culpabilité aux accusations de possession et trafic d'héroïne portées contre lui. En échange, sa condamnation à la peine de mort a été commuée en une sentence de prison à vie. Grâce au travail du journaliste d'enquête Victor Malarek et à celui de Pierre Foglia, son histoire abracadabrante est revenue dans l'actualité. La Commission des plaintes du public contre la GRC s'est penchée sur l'affaire. Finalement, Alain Olivier a été rapatrié au Canada en 1997 pour y terminer sa peine, sous recommandation du solliciteur général, Herb Gray. La lettre de rapatriement véhicule encore des faussetés, plus de dix ans après les faits, à savoir qu'Alain Olivier détenait un casier judiciaire. Or il n'en a jamais eu avant de rencontrer l'agent Bennett et ses collègues de la police.

Les avocats d'Alain Olivier soutiennent qu'il s'agit d'un cas flagrant de «provocation policière», une méthode controversée. N'eût été les menaces et les invitations répétées des agents-doubles, jamais il ne se serait rendu en Thaïlande. Dans les affaires de provocation, les tribunaux ont établi que la police doit trouver un juste équilibre entre deux intérêts sociaux: la restriction de l'usage de ces techniques au minimum d'une part et la nécessité de lutter contre la criminalité d'autre part. Il est clair que ces techniques peuvent être utilisées par les policiers pour coincer des criminels.

Contre toute attente, le procureur général et la GRC ont fait entendre deux témoins seulement. Ils ont annulé la comparution de tous les autres, écourtant du coup le procès d'environ deux mois. Selon les prétentions des avocats fédéraux, David Lucas et Marie Marmet, la preuve soumise par Alain Olivier confirme leur vision du dossier. À savoir que les policiers détenaient des motifs raisonnables de croire qu'Alain Olivier pouvait être impliqué dans le trafic international de drogue. Entre 1987 et 1989, le junkie en mal de sensations s'est vanté à maintes reprises de ses prouesses et contacts dans ce business sordide auprès des agents-doubles. Il se targuait d'avoir déjà ramené trois à six onces d'héroïne de la Thaïlande, une quantité considérable. D'un point de vue légal, c'était amplement suffisant pour justifier le début d'une enquête à son sujet.

Qui plus est, les agents-doubles ne l'ont pas forcé à commettre de crimes, ils lui ont tout simplement fourni l'occasion de le faire. M. Olivier a dit au procès qu'il a agi sous les menaces et la crainte d'être tué. Selon sa version des faits, Glen Barry et Barry Bennett avaient concocté un faux scénario de meurtre, sur un bateau de pêche, afin de l'effrayer et de le contraindre à obéir aux ordres. Cette version a été niée avec véhémence par le policier Bennett.

L'incident du bateau pourrait être déterminant quant à l'issue de la poursuite. C'est la parole d'un ex-junkie contre celle d'un policier. C'est la différence entre des actes commis sous la contrainte ou librement par Olivier. Celui-ci a d'ailleurs reconnu qu'il avait fait passablement «de niaiseries» dans son ancienne vie. Pour le juge Caron, la tâche qui s'annonce est considérable. Il devra en effet départager la part de responsabilité d'Olivier et des policiers dans cette triste histoire où l'image de tous les acteurs en présence est écorchée.