Mariage vert dans les montagnes

Depuis des temps immémoriaux, depuis en fait qu'on s'est mis à découper la planète en territoires pour mieux en exploiter les richesses, les hommes et les femmes scellent leur union par un contrat. Plus ou moins clair, plus ou moins flou, plus ou moins exigeant, ce contrat peut prendre toutes les formes, le mariage en étant la formule la plus courante. Mais le mariage n'est plus ce qu'il était, on le sait bien...

Décrié, attaqué de tous côtés, critiqué, dénigré, discrédité, méprisé, calomnié, rejeté: le mariage confettis et robe blanche sur fond de marche nuptiale n'est plus à la mode au Québec et dans la plupart des sociétés occidentales. Au cours du dernier quart de siècle, on l'aura vu s'estomper radicalement avec la disparition progressive des pratiques religieuses. Dans le meilleur des cas, comme le démontraient des statistiques publiées le mois dernier sur l'union libre, on se contente maintenant de signer le contrat à la mairie, devant un minimum de témoins.

Mais il a la peau dure, le mariage! Une brève enquête autour de vous devrait suffire à vous persuader qu'il renaît de ses cendres et qu'il est devenu «vachement tendance» chez les 25-35, par exemple. Ma jeune voisine dans la salle de rédaction célébrait ainsi, le week-end dernier, un mariage au bord d'un lac, dans les collines derrière Magog: autour d'elle, toutes ses amies se marient! Et de plus en plus dans un environnement «spécial», ajoute-t-elle. Comme si on souhaitait ainsi ritualiser à nouveau le mariage, mais de façon différente. J'ai d'ailleurs eu moi-même la chance d'assister à un «mariage vert» il y a quelques semaines à peine...

Vert sur vert

Ce «mariage vert» n'a bien sûr rien à voir avec la couleur de la robe ou du pantalon, et on peut aussi éliminer tout de suite les blagues sur le fait qu'il soit biodégradable ou soluble sous la pluie acide. Ah! ha!

Ça se passait donc sur les premiers contreforts des Rocheuses, au Colorado. Plus précisément dans les hauteurs du Flagstaff Mountain Nature Park, au milieu des Flat Irons, à la périphérie de Boulder... Un mariage «vert» à cause du lieu d'abord. Une forêt de pins pignons plantée entre deux de ces gigantesques plaques rocheuses se dressant presque perpendiculairement derrière la ville, vestiges d'un fond océanique brutalement surélevé par la collision des plaques tectoniques continentale et pacifique, il y a quelque chose comme 180 millions d'années. Un havre d'odeurs, d'air pur, de silence, de soleil aussi, et de ciel bleu.

Le lieu est protégé et géré par le Open Space and Mountain Parks Department (OSMPD) de la municipalité de Boulder. Depuis la fin des années 1960, l'OSMPD administre les multiples espaces verts qui émaillent cette ville universitaire d'environ 100 000 habitants. Qu'ils soient situés dans les montagnes environnantes ou en plein centre-ville, ces espaces ont été créés de façon à préserver ou à restaurer «tout site présentant un intérêt historique, géologique ou écologique par sa faune, sa flore, ses cours d'eau, ses écosystèmes, ses habitats naturels et ses paysages dans un but d'utilisation récréative publique rationnelle» (traduction libre des statuts de l'organisme). Boulder est une perle verte, mais c'est là un tout autre sujet...

Le parc du mont Flagstaff est traversé par des sentiers de randonnée, des postes d'observation et des points d'eau. Il abrite aussi un auditorium à ciel ouvert perché à près de 1000 mètres au-dessus de la ville et, dans le cas qui nous occupe, une aire de rassemblement pouvant accueillir quelques centaines de personnes autour de grandes tables presque gossées dans des troncs d'arbre. C'est là, dans ce cadre pour le moins bucolique avec la ville sous nos pieds et les sommets des Rocheuses à l'horizon, que s'est déroulé ce «mariage vert».

«Vert» aussi par l'intention. Les principaux organisateurs de l'événement, les deux mariés et leurs amis, ont voulu qu'il se déroule dans une zero-waste zone (un périmètre zéro déchets) de façon à ne laisser sur le lieu qu'une empreinte écologique minimale. Cette façon de faire est de plus en plus fréquente dans certains États américains comme la Californie et le Colorado. À Boulder, le moindre marché public et la plus petite célébration s'incarnent dans le même respect de l'environnement. Mais le phénomène se répand à la vitesse grand V. Ici, à Montréal, on a vu il y a quelques semaines dans le Vieux-Port un immense événement populaire se dérouler selon les mêmes principes: une foule estimée à quelques dizaines de milliers de personnes n'avait alors généré que deux sacs de déchets. Si le mariage est «tendance», la préoccupation pour l'environnement se fait partout, elle aussi, de plus en plus multiforme et de plus en plus concrète.

Dans le parc du mont Flagstaff, le mariage des deux tendances était d'autant plus frappant qu'il se manifestait autant dans la logistique que dans la symbolique liée à la cérémonie elle-même. Tout le matériel utilisé était compostable ou recyclable: les contenants, les couverts, les assiettes, les gobelets à café et les verres à vin de «plastique» fabriqués à partir de fibres végétales. Et des boîtes à compost et à recyclage balisaient le pourtour du lieu de la célébration.

À l'arrivée, les invités se voyaient remettre un petit sachet à leur nom contenant des graines de fleurs sauvages de même qu'une fiole en plastique (recyclable, évidemment) contenant du sable. Puis, avant de passer à table et après la lecture de quelques textes soulignant d'abord la valeur de l'engagement puis l'unicité du grain de sable même lié à une structure beaucoup plus élaborée, tous sont venus offrir leurs voeux aux conjoints en vidant le contenu de leur flacon dans une grande urne transparente. Simple. Efficace. Touchant. Pas seulement parce que c'est mon fils aîné, Renaud, qui se mariait ainsi, mais parce que si on se remet à ritualiser les engagements, aussi bien le faire en vert...