Montréal, marqué au fer rouge par la pauvreté

Un îlot de pauvreté égaré dans une mer de statistiques.
Photo: Un îlot de pauvreté égaré dans une mer de statistiques.

Le nombre d'assistés sociaux a baissé à Montréal au cours de la dernière décennie, tout comme le taux de chômage, mais la métropole québécoise détient toujours l'un des pires taux de pauvreté au Canada et présente le plus lamentable bilan de santé au pays.

Parmi ceux qui côtoient les plus démunis de la métropole, certains espèrent qu'en attendant des remèdes efficaces pour renverser la vapeur, les fusions municipales permettront une meilleure répartition de la richesse sur l'île de Montréal.

Examinées sous toutes leurs coutures et interprétées par maints chercheurs et analystes, les statistiques ne réussissent souvent qu'à peindre Montréal sous son plus triste jour. Le revenu personnel moyen par habitant, évalué à 23 500 $, est le plus faible parmi les grandes villes au Canada. On y meurt plus jeune qu'ailleurs et les taux de cancers par tumeurs, de maladies cardiovasculaires et de maladies de l'appareil respiratoire y sont aussi plus élevés, concluait récemment la Direction de la santé publique de Montréal dans son rapport annuel sur l'état de santé des Montréalais.

On montre du doigt la pauvreté pour expliquer ce phénomène. Pourtant, signale John Anderson, vice-président de la recherche au Conseil canadien de développement social, il n'y a pas tant d'écart entre Montréal et les autres grandes villes canadiennes lorsqu'on regarde de plus près les statistiques sur les taux de pauvreté.

À ses yeux, le taux de 21 % qu'affiche Montréal en 2000 n'est pas si loin de ceux de 18,6 % de Winnipeg et de 18,4 % de Vancouver, selon les données compilées par Statistique Canada. Bien sûr, admet-il, Montréal se retrouve encore derrière Toronto (13,7 %), mais l'économie ontarienne, favorisée par les échanges commerciaux avec les États-Unis, a été particulièrement bonne au cours des dernières années.

Montréal affiche tout de même un meilleur bilan qu'en 1997, alors que le taux de pauvreté atteignait un sommet de 29 %, mais la consolation est bien mince, ajoute M. Anderson: «La pauvreté a presque chuté du tiers depuis 1997, mais elle est finalement revenue au niveau du début des années 80. Par contre, 20 %, c'est beaucoup trop élevé, pas seulement pour Montréal, mais pour toutes les villes canadiennes.»

«C'est quand même inexcusable d'avoir un tel taux de pauvreté quand on constate qu'en Suède, par exemple, ce taux est de 6 %. Le Canada est un pays plus riche que la Suède et a le même type d'économie et le même climat», déplore-t-il.

La migration d'un quartier à l'autre

Sur l'île de Montréal, les mêmes quartiers, certains depuis des générations, semblent marqués au fer rouge par la pauvreté. Saint-Henri, Hochelaga-Maisonneuve, le Centre-Sud et le Sud-Ouest notamment sont souvent évoqués comme les secteurs les plus «sensibles» de Montréal. «Mais on ne peut plus dire que la pauvreté est limitée à des quartiers comme le nôtre ou Saint-Henri et Hochelaga-Maisonneuve», indique Robert Dion, d'Alerte Centre-Sud. La population plus démunie migre quand le phénomène de gentrification s'accentue et que se construisent de nouveaux condos, comme on l'observe dans le Centre-Sud.

Dans d'autres secteurs de la ville, la pauvreté semble passer inaperçue parce que plus récente. C'est le cas d'Ahuntsic, pourtant bien pourvu en maisons unifamiliales. Ce quartier du nord de la ville comptait, en 1996, plus de 23 000 résidants vivant sous le seuil de la pauvreté. En 15 ans, le taux de pauvreté y a doublé, passant de 15,1 % en 1981 à 31 % en 1996.

«Dans une certaine mesure, on a toujours souffert de notre réputation de "quartier riche" dans la répartition des ressources destinées aux quartiers pauvres», indique Azzedine Achour, coordonnateur de Solidarité Ahuntsic, qui croit que le recensement de 2001, dont les données seront dévoilées l'an prochain, donnera une idée plus juste de la situation.

Il est donc difficile de dépister les îlots de pauvreté égarés dans une mer de statistiques. Lise Brunet, vice-présidente au développement à Centraide, cite le cas de Saint-Laurent, où des interventions ont dû être faites dans un immeuble de 250 logements où résidaient de nombreuses familles défavorisées et «qui ressemblait à un immeuble digne du Chicago des années 50».

Les communautés culturelles contribuent aussi à dessiner le portrait de la pauvreté sur l'île, plus particulièrement dans les arrondissements comme celui de Villeray-Saint-Michel-Parc-Extension, où elles constituent 65 % de la population. Le premier obstacle qui maintient les immigrants dans la pauvreté est celui de la discrimination dont ils font l'objet au moment de décrocher un emploi bien rémunéré ou un logement, mentionne Denyse Lacelle, du Projet Genèse. La méconnaissance des programmes et services offerts aux familles défavorisées ajoute à la difficulté des nouveaux arrivants d'améliorer leur sort, ajoute-t-elle.

Les remèdes

Arrivera-t-on un jour à réduire la pauvreté de façon notable? Ceux qui travaillent auprès des plus démunis n'ont aucune difficulté à identifier les meilleurs moyens pour y arriver. Les programmes d'aide sociale, amputés par les multiples réformes, sont indispensables et encore insuffisants.

La construction de logements sociaux apparaît aussi en tête des priorités, tout comme l'augmentation du salaire minimum, qui devrait s'élever à 10 $ l'heure à la grandeur du pays, croit John Anderson, du Conseil canadien de développement social.

Pour donner un coup de pouce aux communautés culturelles, Denyse Lacelle suggère d'emblée d'accélérer la reconnaissance des diplômes obtenus à l'étranger. «On a dans Côte-des-Neiges des médecins, des ingénieurs et des infirmières qui ne peuvent pas travailler ici parce qu'on ne reconnaît pas leurs diplômes et les corporations professionnelles ne reconnaissent pas leur expérience. C'est indécent de se priver de ces compétences», dit-elle.

D'autres, comme Yves Bellavance, de la Table régionale des organismes volontaires d'éducation populaire de Montréal (TROVEP), espèrent que les fusions municipales soulageront les populations les plus pauvres de l'île.

Ils attendent toujours que l'équité fiscale et la répartition des richesses promises par les candidats à l'élection municipale de 2001 se concrétisent. «Mais ça ne semble pas être ce vers quoi on se dirige, indique M. Bellavance. Il faudra, dans le prochain budget, amorcer un effort beaucoup plus grand en matière de péréquations pour redistribuer les ressources financières dans les arrondissements afin que les services soient équitables partout sur l'île et de même qualité.»

Un des dangers qui se profilent à l'horizon, prévient-il, c'est une tendance à vouloir imposer des tarifs sur les services, qu'il s'agisse de la tarification de l'eau, des déchets ou des bibliothèques.