Mémoires vives

Il y a trois classes de personnalités politiques en France: l'impopulaire, la populaire et celle de Simone Veil. À 80 ans, la dame immensément respectée jouit d'un statut à part, à elle seule réservé. Simone Veil incarne une sorte d'icône de la nation, tout en haut de la liste des héros.

Cette situation enviable, elle la doit à sa personnalité et à son parcours. Rescapée des camps de la mort (elle a été déportée à Auschwitz-Birkenau), présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, première présidente du Parlement européen, elle a fait adopter en 1974-75 une loi dépénalisant l'avortement.

«Je suis effectivement la personnalité la plus populaire de France», a souligné Mme Veil hier, devant une table de journalistes, mais en se servant de cette donnée comme preuve de la place enviable des citoyens d'origine juive dans son pays. «La présence des juifs dans toutes les fonctions est importante en France: dans les médias, dans la chanson, dans les professions médicales ou le droit, partout.»

Surtout, elle a tenu à répéter que la discrimination la plus forte touche maintenant les Français d'origine arabe ou musulmans. «En France, actuellement, il vaut cent fois mieux être juif que musulman», a-t-elle tranché en parlant de cette communauté comptant six millions de personnes, dix fois plus que celle des Français juifs. Pour elle, les manifestations hexagonales d'antisémitisme, quand il s'en trouve, concernent moins la vieille frange de l'extrême droite qu'une certaine gauche férocement anti-israélienne, jusqu'à l'antijudaïsme. On observe la même tendance au Québec.

L'infatigable défenderesse des droits de la personne passe la semaine de ce côté-ci de l'Atlantique Nord. L'Université de Montréal lui remet aujourd'hui un doctorat honorifique. Hier, elle était l'invitée d'honneur de la Fondation Azrieli, qui lançait sa collection des mémoires de survivants de l'Holocauste. Des centaines d'invités ont assisté à l'événement inaugural, sous haute sécurité, en la salle du Gesù, à Montréal.

La première mouture des souvenirs de Canadiens ayant survécu au génocide compte six ouvrages. La Fondation de l'architecte et promoteur immobilier David J. Azrieli, lui-même rescapé de la catastrophe, a déjà reçu 170 propositions de manuscrits.

«Notre programme vient de notre coeur, expliquait hier Naomi Azrieli, fille du fondateur de l'organisation philanthropique. Nous voulons que les Canadiens et les gens de la communauté juive puissent savoir ce qui s'est passé.» Les six premiers volumes, regroupés dans un coffret, seront distribués gratuitement aux bibliothèques publiques du pays.

Mme Veil elle-même lancera ses propres mémoires à la fin du mois, en France. «Je vais traiter de mon expérience des camps dans un chapitre. C'est moins une autobiographie qu'une réflexion sur notre temps que je vais publier.» Elle a refusé de s'étendre sur le sujet, sauf pour donner un exemple de «comportement» dont elle traite, le fait qu'«il ne se passe plus rien» au Parlement européen de Strasbourg, qu'elle a présidé entre 1979 et 1982.

Du même souffle, elle avouait être restée très attachée à Si c'est un homme, le premier et le plus émouvant récit du survivant italien Primo Levi, publié quelques mois après son retour d'Auschwitz. «Un tout petit livre où tout est dit», a-t-elle résumé en précisant ne pas «avoir souvenir» d'avoir croisé des déportés italiens dans le complexe concentrationnaire.

Environ 76 000 Français ont été déportés sous le régime de Vichy vers les camps de travail ou de la mort. À peine 2500 en sont revenus, pour la plupart des jeunes. Montréal abrite une des plus importantes communautés de survivants au monde. Cette communauté compte encore 8000 membres, ce qui en fait la plus forte après celles d'Israël et de New York.

La métropole abrite aussi des survivants d'autres génocides du XXe siècle, des Rwandais et des Cambodgiens ayant échappé aux massacres. Mme Veil refuse d'entrer dans le compte sinistre des comparaisons. «Je crois que tous les génocides sont différents et qu'on ne rend service à aucun en les amalgamant, a-t-elle dit. Celui du Cambodge visait les intellectuels ou les gens perçus comme tels. Celui du Rwanda concerne deux groupes en tensions depuis des décennies, des tensions d'ailleurs alimentées par les puissances coloniales belge et française. Le génocide des juifs visait l'extermination de personnes pour leurs origines raciales. Assimiler et comparer ces tragédies n'a pas de sens. Il faut plutôt chercher à les comprendre dans leurs différences.»

Elle s'est aussi interrogée sur le «devoir d'ingérence» et d'autres notions similaires qui ne font parfois, peut-être, qu'«accentuer les conflits». Pour elle, la paix, le pardon et les solutions de réconciliation nationale demeurent autrement plus souhaitables.

«Je pense que Nelson Mandela demeure le grand sage de notre temps», a-t-elle finalement souligné en parlant du dirigeant de la lutte anti-apartheid devenu le président de l'Afrique du Sud (1994-99). «Je ne dis pas qu'il ne faut jamais partir en guerre. Il fallait partir en guerre contre Hitler. Mais je dis que la guerre n'est pas nécessairement la bonne méthode pour arriver à résoudre de très profonds conflits.»
3 commentaires
  • Gilles Bousquet - Inscrit 11 octobre 2007 07 h 53

    Entre Veil et Bush...Veil !

    Ça fait du bien à l'âme de voir qu'il n'y a pas que des Bush et des Harper sur terre.

  • Roland Berger - Inscrit 11 octobre 2007 08 h 25

    Soutien à Sarkovy

    Mme Veil est aussi intervenue dans la dernière présidentielle française en faveur de Nicolas Sarkovy et de son néolibéralisme. Et c'est la gauche qui a avorté...
    Roland Berger
    London, Ontario

  • Maria Gatti - Inscrite 11 octobre 2007 09 h 07

    Veil sans le mythe de la gauche antisémite

    On peut vouer une très grande admiration à Mme Veil sans pour autant partager son soutien au mythe de la "gauche antisémite". Les "rouges-bruns", tels l'avocat Jacques Vergès, sont completement discrédités dans l'ensemble de la gauche, que celle-ci soit réformiste ou radicale.

    La principale organisation de la gauche radicale en France, la LCR, a toujours compté un grand nombre de personnes d'origine juive parmi sa direction et ses partisans, et est fière de cet héritage. Elle est loin d'être unique à cet égard. Par ailleurs, plusieurs Françaises et Françaises progressistes, dont l'ancien résistant Raymond Aubrac, ont constitué L'Union française juive pour la paix, un groupe qui, tout en poursuivant la lutte contre l'antisémitisme et tous les racismes, soutient la cause du peuple palestinien. www.ujfp.org

    L'antijudaïsme, tout comme le racisme à l'encontre des Maghrébins d'origine musulmane, demeure toujours et avant tout la carte de visite de la droite de la droite, que celle-ci soit le Front national qui se veut respectable ou les néo-Nazis qui agressent toujours des personnes et symboles sémites, Juifs et Arabes confondus.