Retrouver ses racines pour guérir son âme

Wemotaci - La soif de sobriété de Mary Coon lui est venue un lendemain de veille, il y a une douzaine d'années, lorsqu'elle a posé des yeux mi-clos sur son salon bondé de corps inertes et de bouteilles vides, parmi lesquels dormaient ses enfants. En soulevant ses petits bouts de chou pour les serrer contre elle, elle a aperçu une tache sous leurs petits corps. Une tache de propreté sur un plancher noir de souillures.

Alcool, drogue, négligence parentale. La coordonnatrice des programmes de santé à Wemotaci a connu toutes les étapes du cycle d'autodestruction si caractéristique des peuples autochtones. Y compris la «maladie du garde-manger». Dans le foyer reconstitué du chef Marcel Boivin, 54 ans, et de Mary Coon, 49 ans, il ne manquait jamais de rien. Un frigo toujours plein, des enfants bien vêtus. «Ça nous sécurisait, parce qu'on en avait manqué dans notre enfance», dit M. Boivin. Il ne manquait de rien, sauf d'amour.

Marcel Boivin, un Attikamek, et Mary Coon, une Crie, ont subi la même déchirure. Vers l'âge de sept et neuf ans, ils ont pris le train «avec le bétail» pour aller séjourner dans les pensionnats catholiques dix mois par année. Tous les enfants pleuraient le premier soir, se souvient M. Boivin. Et dans la réserve dépossédée de Wemotaci, tous les chiens hurlaient à la mort parce qu'ils ne trouvaient plus les petits de l'homme. Les tentatives d'assimilation par le clergé et l'État sont bien documentées, «un lavage de cerveau» dont les autochtones ne sont pas encore revenus. «Nous avons eu des enfants de pensionnaires. On les a seulement nourris, mais on ne les a pas instruits, on ne leur a pas donné d'affection», constate Mary Coon.

Drogue, alcool, inceste, violence conjugale. «On a réalisé, il y a une dizaine d'années, que la source de tous nos problèmes venait de là, dit Marcel Boivin, le chef du conseil de bande. On n'était pas capables de donner de l'affection à nos enfants parce qu'on n'en avait pas eu.»

Boum démographique

L'isolement et le développement anémique ont des proportions démesurées à Wemotaci. L'homme a marché sur la Lune avant que les habitants du village ne puissent obtenir des maisons, en 1972. Le chef se souvient encore de l'exultation qui est entrée dans les chaumières en même temps que la sédentarisation. «Les aînés disaient: "On s'en va nus-pieds à la toilette.»

Même si Internet entre peu à peu dans la foyers, la télévision par satellite y règne sans partage. La réserve compte une patinoire intérieure, mais elle n'est pas fonctionnelle. Il manque 500 000 $ pour acheter le compresseur qui permettrait de maintenir la surface glacée à longueur d'année. Le terrain de baseball, situé derrière le dépanneur-station-service Wemogaz, ressemble davantage à un champ de boue qu'à une aire de jeu. Avec ses trois vidéopokers et son comptoir de poulet frit surgelé, le Wemogaz est d'ailleurs l'un des seuls points de rassemblement sur la réserve.

Ce décor incolore et sans vie traduit mal l'ébullition sociale qui secoue Wemotaci. Le taux de croissance démographique frôle les 6 %. Sept habitants sur dix n'ont pas encore 30 ans. L'école primaire, agrandie en 1998, est déjà trop petite pour accueillir les 305 élèves, qui apprennent exclusivement l'attikamek de la première à la sixième année. Les ressources spécialisées sont insuffisantes pour gérer le cas des enfants aux prises avec des troubles de comportement, des retards de développement ou le syndrome de l'alcoolisme foetal.

L'éducation, la santé, la police et le logement relèvent du conseil de bande, doté d'un budget annuel de 13 millions de dollars. Ce conseil, déficitaire de 1,3 million, est le principal employeur de la réserve, qui affiche un taux de chômage de 54 % l'été et de 70 à 80 % l'hiver. Le conseil est déterminé à jouer un rôle de «moteur économique» pour la communauté. Une entente signée avec Hydro-Québec pour la construction de deux barrages sur le Saint-Maurice devrait rapporter 8,5 millions d'ici 2008, en plus de créer 70 emplois. Le conseil exploite également une scierie par le truchement d'une société en commandite et s'est porté acquéreur d'une pourvoirie.

L'essor s'accompagne d'un éveil, ou plutôt d'une réconciliation avec le passé. Avec l'aide d'Ottawa, le Conseil de la nation attikamek (Wemotaci, Manawan et Opitciwan) a instauré en 1999 un projet-pilote de un demi-million de dollars pour traiter le syndrome du pensionnat.

La thérapie est indissociable du retour aux sources. Donnez un peu de tabac à Charles Coocoo, il soignera vos meurtrissures dans les tentes de sudation. Il croit au pouvoir de guérison des rites ancestraux, avec lesquels renoue une partie de la communauté. Tous les dimanches, le chef Boivin et son entourage organisent un souper de groupe dans le capotowan, une grande tente recouverte de branches de sapin. Ils ont repris la cérémonie des premiers pas, qui rappelle à chaque membre de la communauté sa responsabilité dans l'éducation d'un enfant. Ces activités en apparence anodines étaient interdites sur la réserve depuis le début du XXe siècle.

Même le tambour était réduit au silence. Il n'est revenu qu'en 1990, à la faveur d'une visite des Ojibwés. Des aînés, frappés en plein coeur par les rythmes traditionnels, en avaient les larmes aux yeux. Ils n'avaient pas entendu pareille musique depuis l'âge de cinq ans.

Impressionnés par l'authenticité des Ojibwés, David Boivin et une poignée de jeunes se sont tout de suite mis à jouer du tambour, d'abord en frappant sur des chaudières renversées (l'instrument était introuvable sur la réserve). Très vite, David a cofondé les Wemontashee Singers, un groupe qui s'est produit dans l'Ouest canadien, aux États-Unis et même en Europe... avec de vrais tambours, cette fois. «Ça m'a permis de me retrouver comme Attikamek. Ma communauté, c'était pas des vrais Indiens, c'était plus des buveurs.»

Lointain malheur

Charles Coocoo a étudié ce phénomène d'acculturation encore bien présent jusqu'à retrouver «la bombe sociale» qui a tout déclenché, en 1889. Il s'agit d'un livre de prières «à l'usage des sauvages du Saint-Maurice», rédigé par un père oblat, Jean-Pierre Guéguen: une plaquette noire écrite dans un attikamek approximatif mais convaincant. Sous forme de questions-réponses, Dieu lui-même ordonne aux «sauvages» de renoncer par amour pour lui à tous leurs chants, leurs traditions, leurs plantes médicinales, leurs rituels de transmission de la connaissance. «Tout, tout, tout», lance M. Coocoo. À l'évidence, les ancêtres ont répondu à l'appel de Dieu. Charles Coocoo cherche toujours à comprendre pourquoi. Il ne cache pas sa rage à l'endroit de «ces supposés saints hommes qui ont abusé de la confiance des gens pour réaliser leurs méfaits, ces pédophiles que nos anciens adoraient». Au cours de ses recherches, Charles Coocoo a interviewé des aînés dont les parents avaient eux-mêmes été témoins du premier contact avec les oblats, vers 1840. «Nos ancêtres ont subi la même chose que nos jeunes, conclut M. Coocoo. Il vient de loin, notre malheur.»

Si les Attikameks ne peuvent pas effacer le passé, ils tentent au moins d'écrire l'avenir dans leurs propres mots. La fille de Mary Coon, Melissa, revient d'une «thérapie de toutte» qui lui a ouvert les yeux sur les souffrances de sa mère, les racines de son absence émotive. Elle a trouvé la force de lui pardonner. La grand-mère peut enfin faire des gestes inédits: elle cajole et embrasse sans cesse ses petits-enfants. Sa plus grande fierté? «Ils ne m'ont jamais vue saoule.»