«C'est la punition de Dieu contre la réforme agraire»

Matebeleland — Assis à l'ombre de sa petite maison dans une zone rurale du Matebeleland, dans l'ouest du Zimbabwe, Albert Ncube (son nom a été modifié) sort d'un portefeuille élimé une carte de l'Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique (ZANU-PF), le parti au pouvoir.

Ancien ouvrier du textile, ce retraité a pourtant voté pour l'opposition en mars dernier, lors de la présidentielle. Mais comme d'autres, il se sert de sa carte de la ZANU-PF pour éviter la bastonnade orchestrée par les milices du pouvoir contre les opposants. Depuis quelques semaines, elle lui sert pour tenter de se procurer un supplément d'aide alimentaire.

«Les sacs que nous donnent les Nations unies ne suffisent pas», explique ce père de quatre enfants. Une fois par mois, le Programme alimentaire mondial (PAM) sillonne les campagnes pour distribuer son aide. Les Ncube reçoivent à chaque passage deux sacs de 20 kilos de mili-mili. Avec cette farine de maïs, les Zimbabwéens préparent le sadza, une pâte qui forme la base de leur alimentation.

La denrée s'est raréfiée. En effet, ces trois derniers mois, la quasi-totalité des 4500 fermiers blancs ont été expulsés de leurs exploitations. La «redistribution rapide des terres», censée bénéficier aux plus pauvres et aux sans-terre, les aura d'abord affamés. La récolte de maïs a chuté de moitié. Face aux menaces d'occupation de leurs terres, les fermiers blancs n'ont pas planté l'an dernier. Malgré la distribution par le pouvoir de semences et d'engrais, la moitié des fermes confisquées seraient aujourd'hui en friche, faute de moyens techniques, d'expertise et de main-d'oeuvre.

La sécheresse qui sévit en Afrique australe n'a fait qu'aggraver une crise alimentaire qui se profilait déjà l'an dernier. «C'est la punition de Dieu contre la réforme agraire de Mugabe [le président du Zimbabwe]», affirme Albert Ncube.

Pour nourrir femme et enfants, il aurait besoin de 60 kilos de maïs par mois. Lui-même a les traits émaciés, mais il s'inquiète surtout pour l'un de ses fils, un garçon de six ans qui a perdu beaucoup de poids. Aussi est-il allé frapper à la porte du chef de district de la ZANU-PF. La maison de celui-ci, située à quelques centaines de mètres de la sienne, le long de la même piste de terre rouge, sert depuis le mois de juillet de centre de distribution. Dans la cour, bien en vue depuis la route mais protégés par des barbelés, une centaine de sacs blancs sont entreposés. La ZANU-PF ne vend cette aide alimentaire qu'à ses partisans. «J'ai l'impression qu'ils m'ont repéré, soupire Albert Ncube. La carte du parti ne suffit pas. Comme je ne suis pas du genre à aller à leurs meetings, ils doivent se douter que je suis pour le MDC [Mouvement pour le changement démocratique, principal parti d'opposition]. J'ai payé en octobre pour un sac de 20 kilos de maïs. Ils ne me l'ont toujours pas donné.» Il a versé 1800 dollars zimbabwéens (entre deux et quatre euros, selon les taux du marché parallèle), soit l'équivalent du montant mensuel de sa retraite.

Alors que les salaires des fonctionnaires ont sans cesse été revalorisés pour suivre une inflation galopante, voilà deux ans que sa retraite n'a pas été augmentée. Avec son traitement, il a désormais le choix entre une miche de pain, 75 centilitres d'huile ou un savon. Pour s'en sortir, il cultive un lopin de terre communale.

L'absence de pluie a fait sécher sur pied le maïs qu'il a tenté de planter. Faute de pâturages, son petit cheptel a été décimé. Sur les 16 vaches qu'il possédait, seules quatre ont survécu. Certes, sa famille trouve encore des protéines grâce aux oeufs des poules, élevées dans la cour. Mais il ne sait pas combien de temps il pourra compter dessus: il peine de plus en plus à acheter la nourriture toute préparée qu'il faudrait pour les poulets.