L'univers secret des jurés

La plupart restent bouche bée quand le juge leur dit de prendre place en avant. Mais peu importe la réaction, plus d'un millier de Québécois sont obligés chaque année de faire une pause dans leur vie pour siéger comme juré. Une expérience rare et intense. Notre journaliste l'a récemment vécue: il raconte ce qui se passe derrière les portes closes d'un jury.

La petite salle du palais de justice de Montréal n'a pas de fenêtre. La chaleur est étouffante, un mélange de tension et de manque d'aération qui fait que tout le monde est à fleur de peau. Les nerfs à vif. Il faudra pourtant se calmer: nous, les 12 jurés, serons séquestrés jusqu'à ce qu'on s'entende sur un verdict unanime. Coupable ou pas, le présumé assassin manieur de couteau?

Nous voilà dans un remake bien concret du film Douze hommes en colère. Même stress ambiant, même histoire louche sur le grill, mêmes discussions serrées et portées par des protagonistes aux personnalités antagoniques. On sent sur nos épaules cette pression qui retient Henry Fonda dans le film de Sidney Lumet. Ce doute dont on ne sait s'il est raisonnable ou non. Cette crainte de l'erreur qui enverrait un innocent derrière les barreaux.

Il y a aussi ce poids moral qui pèse quelque part en-dedans. Juger un de ses pairs, le balancer en prison? Pourquoi nous, de quel droit, quelle compétence? Et comment? Il n'y a pas de guide du parfait petit juré. On apprend donc en autodidacte, enfermé avec 11 «collègues» qu'on n'aurait jamais rencontrés autrement. Un petit groupe censé offrir une juste représentation de la société.

Bienvenue dans le monde méconnu des citoyens-jurés, où Le Devoir a séjourné cet hiver. Bien involontairement, d'ailleurs. La convocation de la shérif du palais de justice de Montréal est arrivée par la poste un matin tranquille, au hasard de la liste électorale qui détermine les chanceux (ou malchanceux) appelés. Pour chaque procès devant jury, quelque 150 personnes sont ainsi sommées de se présenter pour la sélection. Ce n'est pas une demande, mais une obligation.

Bien sûr, beaucoup essaient de se faire exempter. Mal de dos, boulot contraignant, préjugé tenace, enfant accaparant, le juge doit faire le tri des bonnes et des mauvaises raisons. Le tamisage terminé, reste les braves, consentants ou pas. On défile donc un à un devant le juge et les avocats, jusqu'à ce que 12 d'entre nous fassent l'affaire des deux parties.

Tout ça se fait de manière aléatoire, d'ailleurs. Ce n'est pas une affaire de compétence. La seule question à laquelle doit répondre le candidat concerne sa profession. Les avocats ne savent rien d'autre de nous. Et ils n'ont que quelques secondes pour évaluer notre attitude physique avant de prendre une décision: on le garde ou pas?

Tout se fait à l'oeil. Au pif. Si les deux disent oui, bingo, on vient de se trouver un nouveau job pour les prochaines semaines. Celui de juge des faits. Sinon, on retourne à nos pénates quotidiennes baignées de liberté.

La journée d'un juré

Car c'est bien là le premier désagrément lié au métier de juré. Cette impression d'une liberté contrôlée par l'État. L'obligation d'être au palais de justice tous les matins de semaine à 9 heures. D'y rester jusqu'à 16h30 en compagnie des 11 autres élus, sous la surveillance constante de deux constables spéciaux. De manger avec cette équipe improvisée, dans une cafétéria réservée aux jurys. Et surtout, à la fin, de rester enfermés 24 heures sur 24, tant qu'un verdict n'intervient pas.

«C'est le plus dur, estime une ex-jurée. Côtoyer des étrangers jour après jour, vivre en groupe de façon hermétique. Les constables aident beaucoup, mais c'est irritant d'être constamment surveillé. Il faut déployer des trésors de patience pour passer au travers.»

Une fois réuni au palais, le jury pénètre dans les «corridors secrets» du bâtiment. Un réseau de couloirs sans intérêt autre que le fait qu'il soit interdit au public et aux avocats. Il donne accès aux différentes salles de cour. Chaque jury a aussi sa salle privée, sans fenêtre, réservée pour les nombreuses périodes d'attente et scellée en notre absence.

Vétuste, cette salle. Douze chaises, une grande table, une salle de bain et un tableau vert. Les constables spéciaux affectés à notre «couverture» n'ont même pas de quoi s'asseoir. Une petite table sert pour les cafés, muffins et autres grignotines que la justice offre aux jurés, en plus de leur allocation de 90 $ par jour (les frais de déplacement et de nourriture sont aussi payés par l'État). L'an dernier, Québec a versé quelque 1,5 million en indemnités aux jurés des 101 procès. Les conditions de rémunération ont été bonifiées après les mégaprocès des motards, il y a cinq ans.

Durant une journée normale de sept heures trente, nous ne siégerons en moyenne que quatre heures, et encore. Les interruptions sont nombreuses, et le jury doit très souvent se retirer pendant que les avocats discutent des points de droit. Tout avance à pas de tortue.

La salle d'attente devient donc un deuxième chez-soi, un coin de lecture et de papotage. Les membres du jury n'ayant pas le droit de se parler du procès avant les délibérations — ceci pour éviter qu'une personnalité plus forte n'impose son opinion aux autres — on discute de tout et de rien. Souvent de rien, en fait: le blabla banal des journées d'hiver, l'émission de télévision de la veille, le concert d'un tel, les potins sur un autre. On brode ainsi les petits fils de l'amitié, obligée et sincère à la fois.

Ces discussions impromptues servent aussi de préparation aux délibérations. On apprend à s'entendre, disons. Ce qui n'est pas toujours facile, à douze. D'ailleurs, la seule unanimité qu'on ait trouvée avant le verdict fut dans l'expression d'un ras-le-bol général à l'égard des carottes et des navets trop cuits et trop salés, servis jour après jour après jour par le traiteur du palais. Du lundi au jeudi, toujours les mêmes légumes. La surprise du vendredi, c'est qu'on les retrouvait en potage... Sujet anodin, futile, mais dans un huis clos où la tension est forte, chaque pointe d'humour qui rassemble fait du bien.

Délibérer

Durant les audiences du procès, le rôle du juré est simple: s'asseoir — et rester éveillé! —, écouter et prendre des notes. Le piège, c'est de chercher à aller plus vite que les avocats qui déballent leur preuve morceau par morceau, sans faire de lien entre les témoignages.

Inconsciemment, on fait des scénarios. On cherche un mobile. On ausculte les photos et les preuves qu'on nous remet. On recrée la scène de ce crime au couteau: de qui était le sang qui tâchait les murs? Pourquoi le témoignage du frère est-il aussi confus s'il n'a rien à se reprocher? Nourrie d'Hollywood, l'imagination se confronte sans cesse aux faits. Mais ce n'est qu'au moment des plaidoyers des avocats — qui racontent deux histoires complètement différentes à partir du même canevas — que les jurés verront mieux ce qui unissait le tout.

Rendu là, le procès achève. Ne reste que les directives du juge, essentielles parce qu'elles offrent un résumé relativement neutre des points importants du procès et balisent ce que nous devrons faire et éviter dans les délibérations. Nous sommes là pour juger des faits, nous dit-on. Sans sympathie, peur ou préjugé. On ne peut pas penser que l'accusé est coupable. Il faut la preuve. «Mais on ne peut pas tout prouver non plus», ajoute le juge.

Si précises soient-elles, les directives laisseront néanmoins une grande zone d'ombre: comment discuter, une fois la porte fermée? Forcément, nous ne savions pas. Tout juré est novice en la matière, même celui que ses pairs élisent président et qui est chargé de diriger les délibérations et de prononcer le verdict plus tard. C'est le journaliste qui a hérité de la tâche.

Premier acte des délibérations: faire un tour de table pour connaître le verdict initial de chacun. Les masques tombent enfin. Coupable ou non coupable, la salle se divise. On note les points soulevés par chacun afin de comparer les versions ensuite. On discute, argumente, rouspète, colère et tempère dans cette pièce exiguë, qui accentue la pression que chacun ressent.

On recherche l'unanimité. Chaque voix compte. Ça complique forcément le boulot, mais ça assure aussi un verdict plus fouillé, plus réfléchi. Travail d'équipe, bonifié de l'apport de chacun. Pendant que le juré no 1 note un détail, la jurée no 10 énoncera une évidence que les autres n'avaient pas vue. Les lanternes s'éclairent ainsi mutuellement.

La première journée ne donne toutefois rien. Les positions sont campées. À 18h, les constables frappent à la porte pour signifier que c'est assez. Un hôtel nous attend au centre-ville, avec un étage réservé et surveillé pour nous. Téléphone et télévision ont été coupés dans les chambres. Le restaurant où nous soupons est vide. Dans la rue, les constables arrêtent les voitures pour que nous traversions. Attention tous azimuts. L'ambiance est un brin surréelle. Surdramatisée.

Nuit de sommeil relatif, passée à réfléchir au crime. Puis déjeuner en groupe le lendemain matin. On demande à lire le journal. Un constable se charge alors de censurer ce qui pourrait nous influencer. En fin de compte, on reçoit un journal concurrent tellement écrémé que Le Devoir aurait été plus volumineux! Même la section des sports avait été hachurée, pour enlever un article parlant de bagarre au hockey... Les constables sont prudents.

Les délibérations reprennent ensuite, plus rondement. On travaille dans les coins les détails, assez pour s'entendre tous en milieu d'après-midi. Coupable. Hors de tout doute raisonnable et justifiable. On s'assure que chacun accepte bien la décision. L'article 649 du Code criminel interdit ici d'en dire beaucoup plus: tout membre d'un jury est tenu de ne jamais révéler le contenu des délibérations.

Juge et avocats sont donc rappelés. Les audiences reprennent, la salle se lève pour le retour du jury. L'accusé nous observe d'un regard inquiet. Tout le monde s'assoit. La greffière demande au président du jury de se lever et de prononcer le verdict. À cet instant précis, une seconde suspendue dans l'air, on se sent tout petit. Il n'y a qu'un mot à dire, mais il a du poids. Ce soir-là, l'accusé entamera un séjour d'au moins 10 ans en prison. Et nous redeviendrons, après un mois de «captivité», des citoyens libres. Épuisés, mais heureux.
 
7 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 15 juin 2007 23 h 14

    rien de complique la-dedans

    Avec la disparition de la peine de mort, la notion de doute raisonnable a perdu de son interet. J aurais aime vous entendre la-dessus. Certainement le fait que s il etait trouve coupable, il aurait peut-etre dix ans mais il ne ferait que 2 ou 3 ans. Et on s entend pour dire que c etait mal d etre la meme s il na rien fait. On est loin du film. Si vous aviez eu a decider de la vie ou la mort d une personne, vos discussions et vos conclusions auraient-elles ete du meme ordre?

  • Jean-Guy Dagenais - Inscrit 16 juin 2007 09 h 01

    Excellent profil

    Il y a tout dans cet article, (même si après des dizaines d'années alors que seul les hommes étaient jurés) je retrouve l'ambiance grise feutrée et la tension qui donne des maux de têtes. Comme il n'y a pas de mode de ''qu'est-ce qu'un juré'' votre article apportera quelques lumières. Excepté pour les carottes et les navets, alors insipides, tout est tel quel. Le retour à la normale, fut bien accueilli même si épuisé, mais loin d'être heureux.
    Un ex-juré.

  • Pierre Castonguay - Inscrit 16 juin 2007 11 h 03

    Tableau de genre

    Cet article est un tableau de genre réussi. Vous nous faites participer, communier à l'ambiance de l'expérience que vous avez vécu.

    J'aimerais tellement, qu'avec le talent que vous possédez, vous alliez plus loin dans une analyse de fond du système juridique. Voir 4 ou 5 articles d'analyse.

    Avez-vous une propension pour la plongée sous marine : ce serait heureux...

  • Declasse Vauze - Inscrit 17 juin 2007 13 h 01

    Le temoignage du temoin

    Il a fallu votre presence comme temoin de bonne cause dans cette petite chambre pour faire jaillir de la lumiere sur des choses de droit.
    Votre article m'a aide dans mes recherches en criminologie et m'a facilite la tache dans la preparation d'un dossier sur la justice haitienne relatif a la convocation des jures.
    Merci, bonne inspiration.

    Vauze R. Declasse
    Journaliste, BCJ

  • - Inscrite 17 juin 2007 18 h 52

    Une représentation de la société...

    "Un petit groupe censé offrir une juste représentation de la société." dites-vous.

    Juste cette phrase me fait frémir. C'est que j'écoute un peu trop les lignes ouvertes et lit quotidiennement des blogs. Le niveau d'ignorance des gens, les raccourcis qu'ils prennent, les sophismes, les jugements sans connaître le fond du sujet, le profilage racial, la xénophobie étalée presque fièrement... tout ça me fait craindre le pire sur la qualité des jugements posés par mes pairs.