La nuit, tous les chats sont gris!

Photo: Jacques Nadeau

Max a 15 ans. Il est très impulsif, n'a que des amis délinquants et cumule les piètres résultats scolaires. Mathieu, lui, a 16 ans. Il perd souvent le contrôle de lui-même, est un excellent manipulateur et consomme régulièrement de l'alcool et du cannabis. Qui, de Max ou de Mathieu, est membre d'un gang de rue? Probablement ni l'un ni l'autre, même si ce sont là des facteurs de risque bien réels. Et c'est bien là le problème cornélien auquel sont confrontés les intervenants des centres jeunesse, qui, entre délinquance et gang de rue, en viennent jusqu'à perdre leur latin tant les frontières sont imbriquées.

En fait, la ligne qui distingue le monde des gangs de rue et celui de la délinquance est si ténue qu'elle conduit souvent à des signalements erronés. En vertu d'une entente avec le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), le Centre jeunesse de Montréal (CJM) consent parfois à échanger de l'information afin de savoir si un jeune a oui ou non des liens avec un gang de rue comme le supposent ses intervenants. Le hic, c'est que le centre mise rarement juste. En fait, de toutes les demandes formulées entre mars 2006 et mars 2007, seules 18 % ont été confirmées, révèle une équipe de chercheurs de l'Institut universitaire du CJM, réunis hier à Montréal à l'occasion d'un colloque professionnel.

Pour Chantal Fredette, conseillère clinique à la Pratique de pointe gangs et délinquance, il est grand temps de se poser des questions. «Éthiquement, c'est questionnable parce que, ce faisant, on se retrouve à transmettre une série d'informations personnelles à un service policier. Si jamais le jeune s'avère inconnu des policiers, eh bien là, c'est trop tard, il ne l'est plus.» Cela chicote d'autant plus l'intervenante spécialisée dans les gangs de rue que les jeunes sont très sensibles aux étiquettes. «On sait que plus l'enfant est jeune, plus on le stigmatise, plus on alimente le problème plutôt que de le régler.»

Mais voilà, si un adolescent moyen est aisé à distinguer d'un délinquant, l'exercice s'avère presque impossible quand il s'agit de départager le délinquant du membre d'un gang de rue. Certes, un jeune qui porte fièrement le rouge des Bloods ou le bleu des Crips peut très bien faire partie de ces gangs, mais pas nécessairement. Et même s'il affirme haut et fort en être, le doute doit subsister, croit Mme Fredette. «Il faut se méfier des fausses allégeances. Beaucoup d'enfants vont porter le costume, les couleurs, pas par désir de s'afficher ou de s'identifier à un gang, mais pour avoir la paix.»

Cet embrouillamini n'est pas sans conséquence sur le quotidien des jeunes des centres jeunesse. «À ce jour, il y a des jeunes identifiés comme des membres de gangs de rue et qui sont traités comme tels dans nos centres, alors qu'ils n'appartiennent à aucun gang. L'inverse est aussi vrai, on traite des délinquants sans savoir qu'ils appartiennent à un gang», déplore le chercheur Stéphane Trudeau, aussi affilié à l'Institut universitaire du CJM.

Théoriquement, le délinquant moyen est aventurier et impitoyable. Il a souvent le sentiment d'être seul et incompris, il cherche la fuite dans l'action et déteste l'autorité. Il arrive aussi fréquemment qu'il éprouve des difficultés scolaires et qu'il vive dans un milieu hostile. Mais, attention, ce n'est là que le début d'une très longue liste de facteurs de risque qui sont appelés à jouer différents rôles dans le comportement des jeunes. Une liste par ailleurs qu'il suffit de copier-coller pour dresser le portrait-robot du membre de gang moyen, explique M. Trudeau. Mais encore là, prudence! «Ça ne veut pas dire que, si on vit tout ça, on va forcément se retrouver dans un gang.»

Certains enfants présentent en effet plusieurs facteurs de risque mais ne deviennent jamais délinquants, raconte Mme Fredette. «Ce qu'on sait, c'est qu'il y a des enfants qui, même s'ils sont exposés à des expériences défavorables et à des environnements hostiles, vont arriver à se protéger autrement qu'en adoptant des conduites délinquantes ou en entrant dans les gangs. Ceux-là, ils vont même arriver à développer une trajectoire de vie totalement acceptable.»

Même au sein d'une même famille, il arrive que les jeunes suivent des voies complètement différentes. La génétique pourrait expliquer en partie ce phénomène, poursuit la chercheuse, non sans mettre plusieurs bémols. «Quand on parle de gènes, tout de suite on sent que les gens sont frileux, et je le comprends. Certains auteurs avancent néanmoins l'hypothèse que certains gènes pourraient favoriser la résilience», cette faculté qui permet à un individu de s'adapter en dépit de l'adversité.

Origine génétique ou pas, il y a moyen d'agir concrètement sur ce plan, croit Chantal Fredette. «On peut en effet devenir résilient ou cesser de l'être. Pour l'intervenant, c'est un atout qu'il faut apprendre à mettre de l'avant plus souvent.» Elle pense d'ailleurs qu'il y a lieu de revoir les pratiques des intervenants sur ce point. En effet, le fait que le jeune appartient ou non à un gang importe moins, au final, que les facteurs qui l'ont conduit à en devenir membre, selon la chercheuse.

Les intervenants savent bien qu'il ne sert à rien de chercher à dénigrer ou à décourager l'appartenance aux gangs. Ce faisant, le jeune risque en effet fort de prendre la direction opposée. Ce qu'il faudrait, c'est se concentrer sur son degré d'engagement dans un mode de vie criminel, suggèrent les deux chercheurs, qui rappellent l'importance d'agir tôt. «Les gangs, c'est une action de l'être humain, si on n'arrive pas à comprendre l'humain, on ne comprendra jamais les gangs, d'ailleurs, il est beaucoup plus facile d'agir sur des facteurs criminogènes donnés que sur des gangs», croit Mme Fredette.

Et surtout, il faut apprendre à ne pas tirer de conclusion hâtive. Sur 100 jeunes qui vont fréquenter les gangs, 80 ne le feront que de manière transitoire. En moyenne, les garçons y restent trois ans, les filles, un an seulement. Et chacun d'eux doit être traité isolément, rappellent les deux chercheurs. «Il faut être prudent. Chaque histoire est unique. Il y a autant de manières d'entrer dans un gang qu'il y a de membres.»
 
2 commentaires
  • Michel Trahan - Inscrit 8 juin 2007 09 h 54

    Et la famille la dedans?

    Pour une raison ou une autre, j'ai toujours cru que les parents étaient responsables des actes de leur enfant jusqu'à l'age de dix-huit ans... Alors est-ce que quelqu'un pourrait me dire pourquoi l'on blâme la délinquance des enfants sur la télévision, les gangs de rue, l'école et la société... Mais rien n'est jamais dit des parents qui échoue à la tache d'éduquer leur enfant!

    Si les gens ne sont pas capables d'être responsable pour leur enfant, s'ils ne sont pas capables d'influencer leur comportement de façon positive, s'ils ne sont pas capables de demander de l'aide pour leur éducation. Peut-être qu'ils ne devraient pas avoir d'enfant.

  • Ryan Barrot - Inscrit 8 juin 2007 13 h 09

    La famille??

    Il est vrai que la famille a plus qu'un rôle a jouer, et il est bien trop facile de blâmer la société.
    Mais il faut tenir compte du sentiment de déresponsabilité au sein des familles québécoises. Sauf quelques rares exceptions, il est impossible d'éduquer correctement un enfant puisque les femmes qui tenaient le rôle d'éducatrices principales travaillent. D'autre part, nous confions nos enfants a des garderies et nous ne connaissons même pas ces personnes qui les éduqueront pendant ces 4 ou 5 premières années. Ajoutons a cela, que l'enfant est le fruit d'un désir égocentrique, non réfléchi, comme s'il s'agissait d'acheter un petit chien qu'on pourrait toujours abandonner si cela ne nous convenait pas. Et puis surtout, l'enfant roi est devenu un enfant gaté. Le corriger entrainerait l'implication de la DPJ, le gronder, ce serait sans doute du harcèlement moral. Finalement les valeurs de morale (respect des parents, autorité inconditionnelle) sont aujourd'hui bien loin. Pourquoi des gangs? Sans doute par manque de repères forts...