La plaque, tout un numéro

La De Dion Bouton, construite entre 1898 et 1903, fonctionne avec un seul cylindre et peut atteindre une vitesse de 40 km/h. Cette voiture est la première officiellement immatriculée au Québec, en 1906, pour... 1 $.
Photo: Jacques Grenier La De Dion Bouton, construite entre 1898 et 1903, fonctionne avec un seul cylindre et peut atteindre une vitesse de 40 km/h. Cette voiture est la première officiellement immatriculée au Québec, en 1906, pour... 1 $.

Des descendants du «Je me souviens», les plus jeunes ont gardé en mémoire des chiffres et des lettres, des supports de métal et de bois, parfois même un dégradé de coloris. Images tirées de plaques d'immatriculation aperçues chez un antiquaire ou dans un bazar, sur un mur muet d'histoire.

Le Musée du Château Ramezay propose de la raconter, cette histoire de l'immatriculation, avec l'exposition De Q1 à Je me souviens, présentée à partir d'aujourd'hui jusqu'au 2 juillet. Après le succès de 2006, le musée renouvelle l'expérience minéralogique en consacrant une pièce complète à l'histoire de l'immatriculation québécoise, qui célébrait son centenaire l'année dernière.

«L'immatriculation est d'abord un prétexte pour découvrir l'automobile, précise Guy Thibault, enseignant et concepteur de cet expo-circuit. J'ai proposé d'habiller la De Dion Bouton, qui appartient au musée, et d'y ajouter des éléments de ma collection personnelle», composée de plaques, de photographies, de documents et de capsules racontant les points forts de l'histoire de l'automobilisme à travers le siècle dernier.

La De Dion Bouton? Est-ce le nom d'une fleur? Non, mais on pourrait lui en lancer. Cette auto détient en effet le titre de première voiture officiellement immatriculée au Québec, en 1906. «Immatriculée» est un bien grand mot puisque, à ce moment-là, la loi se résumait à neuf pages inspirées de la législation de l'Ontario et du Nouveau-Brunswick, ces deux provinces ayant précédé le Québec à ce chapitre.

En 1906, l'État ne se mêlait ni de fabrication ni de distribution de plaques, laissant aux propriétaires le soin de la confection. Si certains relayaient cette tâche créative au cordonnier du coin, Dandurand a préféré peindre un «Q1» à même la carrosserie vermeille de la De Dion Bouton. Cette année-là, 167 conducteurs de véhicules plaqués prenaient le chemin, permis en main.

Audace et ingéniosité: voilà ce dont ont fait preuve les conducteurs des premières automobiles. Alors que le cheval, roi de la route docile, silencieux, en symbiose avec la nature et ramenant à bon port le cavalier ayant trop picolé, règne sur les chemins de terre depuis des siècles, la voiture contraste violemment avec son précurseur à quatre pattes. L'odeur de l'essence, les pétarades du moteur, la fiabilité relative de la voiture et sa vitesse quatre fois supérieure à celle de la bête au trot éveillent autant la curiosité que l'animosité de la population envers le bolide.

Témoin de la relation houleuse entre la bête et la «création du diable» — tel qu'un prêtre avait qualifié l'automobile dans son homélie au début du siècle dernier —, le Musée du Château Ramezay expose un pneu crevé par le clou d'un sabot de fer à cheval. «Moi, si j'ai eu une crevaison en 20 ans, je trouve ça beaucoup, confie Guy Thibault, mais à l'époque, il n'était pas rare d'en faire quatre au cours d'un même voyage!»

La qualité médiocre du caoutchouc est au banc des accusés, tout comme les clous qui jalonnaient les sentiers. Toutefois, le chemin pavé d'ennuis n'a en rien effarouché les propriétaires tenaces.

En effet, ne possédait pas une voiture qui le voulait. En 1909, un simple permis se détaillait 5 $. Avec un salaire horaire oscillant entre 15 ¢ et 50 ¢, la classe ouvrière devait donc travailler entre 10 et 33 heures pour se procurer ce bout de papier. Et c'était sans compter le prix de la voiture et les frais encourus par le ravitaillement en essence, l'achat de pneus et les bris mécaniques. Au même moment, le Modèle T de Ford se détaillait à 850 $.

Sans être la plus onéreuse des voitures, elle n'était pas à la portée de toutes les bourses. Grâce à l'avènement des chaînes de montage dans ses usines, Henry Ford a permis la démocratisation de l'automobile en l'offrant à 298 $ dès 1923.

«C'est de là qu'est née la notoriété de Ford, dans son désir de simplifier l'automobile et de la rendre accessible à tous, même aux femmes, explique le professeur à la retraite. Le constructeur, cynique, la disait même disponible dans toutes les couleurs, tant que c'était noir!»

Sur les photographies prêtées par le collectionneur, on voit que l'idylle des hommes pour les femmes et les voitures ne date pas d'hier. Si elle ne prenait pas le volant des premiers prototypes motorisés, trop salissants et trop complexes au démarrage, la femme acceptait volontiers de poser à ses côtés.

Ou d'en faire sa monture, l'instant d'un cliché, pour mettre en valeur l'extension de l'ego masculin. Certaines histoires, même d'amour, ne changent pas d'un iota au fil du temps.

À l'instar des icônes hollywoodiennes et des idoles sportives, l'automobile est devenue une vedette, un symbole de réussite sociale, un objet de convoitise, un synonyme de liberté.

L'auteur du livre L'Immatriculation au Québec, Guy Thibault, résume ce siècle de l'automobile par trois mots: curiosité, utilité, nécessité.

Marginalisé et destiné à un avenir sans lendemain, le horseless carriage, de son nom anglais d'origine, a pourtant traversé les décennies, les chemins sablonneux et les appareils sonores, allant du gramophone portatif aux lecteurs MP3, pour se rendre jusqu'au volant en cuir gainé.

Et la plaque d'immatriculation? Le Musée du Château Ramezay en présente une pléiade, d'hier à aujourd'hui. On y retrouve même quelques spécimens de la fameuse Série B qui accordait une immunité contre les contraventions, un privilège réservé aux amis de Duplessis. «"B pour braillards", disaient-ils à l'époque», raconte Guy Thibault.

À défaut de s'en souvenir, il est toujours possible de le découvrir.

- Guy Thibault, vêtu d'un costume d'époque, animera les visites aujourd'hui, puis les 12, 15, 17, 22, 23, 30 juin et 1er juillet.
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De Q1 à Je me souviens

Musée du Château Ramezay

Jusqu'au 2 juillet

tél: 514 861-3708

www.chateauramezay.qc.ca