Le trésor convoité de Jean Lafleur

Jean Lafleur
Photo: Agence Reuters Jean Lafleur

Le trésor financier transféré au Bélize par le fraudeur Jean Lafleur a suscité de vifs débats, hier, lors des audiences pour déterminer la peine à infliger à ce publicitaire qui est devenu multimillionnaire grâce au programme fédéral des commandites.

Jean Lafleur ne veut pas que le public sache combien d'argent il détient dans des comptes bancaires du Bélize, un petit paradis tropical où il a séjourné pendant un an avant de se rendre à la justice canadienne, le 5 avril dernier.

Son avocat, Jean-Claude Hébert, s'est vigoureusement opposé à ce que la Couronne mette en preuve ses actifs financiers à l'étranger. Ces renseignements sont de nature confidentielle, et leur divulgation serait de nature à causer un préjudice «irréparable» à M. Lafleur, a fait valoir Me Hébert. Qui plus est, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) aurait recueilli ces renseignements en contravention avec la Loi canadienne sur la preuve, a-t-il argumenté.

La procureure de la Couronne, Anne-Mary Beauchemin, réclame une peine de quatre ans et demi à cinq ans de pénitencier pour Jean Lafleur, qui a reconnu sa culpabilité à 28 accusations de fraude, le 27 avril dernier. Elle veut également que M. Lafleur soit contraint de remettre 1,5 million de dollars, soit le montant total des escroqueries qui lui sont reprochées, au criminel, dans le cadre du scandale des commandites. Me Beauchemin veut exposer les finances de Jean Lafleur, de même que les opérations complexes qu'il a menées pour transférer sa fortune à l'étranger, afin d'établir clairement sa capacité de payer. Pour le moment, M. Lafleur ne propose pas de remboursement volontaire.

Ces débats ont monopolisé l'attention de la juge Suzanne Coupal, si bien que les audiences en détermination de la peine se poursuivront mercredi et jeudi. La juge n'a toujours pas rendu de décision quant à l'admissibilité de la preuve sur les finances de Jean Lafleur.

Si jamais la juge Coupal prononce un ordre de restitution contre M. Lafleur, la somme prélevée sera déduite des dix millions qui lui sont réclamés par le Procureur général du Canada dans le cadre d'une poursuite civile. Une avocate du gouvernement en a pris l'engagement formel hier.

Lafleur savait ce qu'il faisait

La liste des facteurs aggravants jouant contre M. Lafleur est longue, mais elle se résume à un constat limpide. Jean Lafleur savait très bien ce qu'il faisait. Dès 1998, il a reçu une note interne lui indiquant que son agence, Jean Lafleur Communication Marketing (JLCM), faisait un usage illégal de ses sous-traitants.

Lafleur employait régulièrement les services de graphistes et concepteurs indépendants pour mener à bien ses projets de commandites, comme Xylo, Adrénaline et DLC Communication. Il réclamait au gouvernement le remboursement des coûts défrayés pour l'exécution du travail en sous-traitance, plus une commission variant de 15 à 17,65 %. Comme si ce n'était pas suffisant, il facturait parfois au ministère des Travaux publics des honoraires pour ces sous-traitants, comme s'il s'agissait de véritables employés de l'agence.

M. Lafleur facturait aussi le coût de maquettes fictives à Charles Guité, le complaisant fonctionnaire fédéral reconnu coupable de fraude. À titre d'exemple, il a inventé 20 maquettes, à 2750 $ l'unité, dans le cadre d'un contrat de commandite des Expos. L'organisation n'a jamais vu ces maquettes, a dit hier l'enquêteur principal au dossier à la Sûreté du Québec (SQ), Benoît Pinet.

Dans le cas d'une tournée de la caravane des Expos, Lafleur a facturé 54 750 $. Encore une fois, personne au sein de l'équipe de baseball ne savait qu'elle bénéficiait de l'aide précieuse de JLCM. La caravane faisait sa tournée à tous les débuts de saison, et elle n'avait besoin d'aucune aide extérieure pour y arriver. Toutes les heures facturées par Lafleur étaient donc fictives.

À d'autres occasions, Jean Lafleur n'acheminait pas le plein montant d'une commandite. II a ainsi envoyé

425 000 $ au Grand Prix de Formule 1 du Canada, alors que le fédéral avait consenti une aide de 500 000 $. La différence a été empochée par l'agence, en frais fictifs de toutes sortes, ce qui constitue encore un geste illégal.

Des petits événements, comme les Internationaux de tennis junior, à Repentigny, ont aussi goûté à la médecine Lafleur. L'organisation devait recevoir une commandite de 50 000 $, mais elle n'a reçu que 15 000 $. Jean Lafleur a avalé l'essentiel du montant en coûts de production bidon.

Et la liste s'allonge, sur 28 contrats litigieux. Ce travail tantôt fantaisiste, tantôt inexistant a été amplement détaillé lors des travaux de la Commission d'enquête sur le programme des commandites, au cours desquels Jean Lafleur «préférait passer pour un imbécile plutôt que de dire la vérité», pour reprendre l'expression du juge John Gomery.

L'oeuvre de Jean Lafleur est maintenant marquée d'un sceau définitif, celui de la fraude.

Un train de vie «confortable»

Avec Jean Lafleur, l'adage voulant que «le crime ne paie pas» est trompeur. Des documents écrits déposés en Cour, approuvés à la fois par la défense et la Couronne, indiquent qu'il a mené pendant plusieurs années «un train de vie confortable». Un bel euphémisme. Entre 1994 et 2000, son agence a bénéficié de contrats de commandites d'une valeur de 65 millions. Elle a empoché 36 millions en honoraires, coûts de production et autres frais. À lui seul, M. Lafleur s'est octroyé des salaires et bonus totalisant neuf millions de dollars.

Le pécule du publicitaire déchu reste une inconnue. Chose certaine, M. Lafleur disposait des ressources suffisantes pour payer 1100 $ par mois pour une maison louée au Bélize pendant un an, en même temps qu'il déboursait 1425 $ par mois pour un appartement du Vieux-Montréal qu'il n'a jamais habité en deux ans. En location seulement, il a donc dépensé au bas mot 47 400 $ depuis juin 2005.

Un mois avant son témoignage à la commission Gomery, M. Lafleur a vendu sa résidence du chemin du Mont-Écho, à Sutton, pour la somme de 1,5 million. Il s'est également débarrassé d'une collection de tableaux d'art et d'un terrain de tennis de valeurs inconnues. Il détient toujours une société de portefeuille, 157146 Canada Inc., dont l'état de santé demeure un mystère. Lors de la commission Gomery, Jean Lafleur a indiqué dans une déclaration de preuve que JLCM a avancé, en 1997, la somme de 1,4 million à cette société de portefeuille.

De nombreux éléments de preuve ont été saisis par la SQ lors de la commission Gomery. Vingt-cinq policiers ont passé cinq jours à recueillir 30 884 pages de documents et 4200 fichiers comptables pour leur permettre de faire avancer leur enquête. M. Lafleur a tenté de faire annuler cette perquisition, mais un jugement rendu le 22 juin 2005 par la juge France Charbonneau a confirmé que la procédure était légale.

Quand Jean Lafleur a quitté le Canada pour les Antilles, en juin 2005, il savait donc très bien qu'il était sous le coup d'une enquête criminelle.

Une équipe de neuf policiers a épluché 117 contrats de commandites gérés par JLCM. L'agence en a reçu pourtant 213, mais «l'ampleur et la complexité du dossier» ne permettaient pas de tenir une enquête exhaustive sur tous les contrats.

Pour arriver à déposer les 35 accusations initiales contre Jean Lafleur, les enquêteurs ont dû rencontrer 240 témoins, et la Couronne en aurait appelé 83 à la barre. À cet égard, les aveux de culpabilité de M. Lafleur constituent un facteur atténuant, dans la mesure où ils ont permis d'éviter un long et coûteux procès. Ces aveux ainsi que l'absence d'antécédents judiciaires représentent peut-être les deux seules bonnes cartes dans le jeu de Jean Lafleur.
 
3 commentaires
  • Martine Gilbert - Inscrite 2 juin 2007 19 h 04

    la fraude des mésirables

    je trouve particulièrement scandaleux toute cette procédure. Oui Jean Lafleur doit aller en prison mais on doit aussi aller chercher tout l'argent qui a été touché illégalement. De plus, on devrait agir comme l'impôt: avec intérêts et pénalités.

    Que sommes-nous donc peuple canadien et québéçois, un état providence qui récompense les gens qui volent le bien pécunier des contribuables. Pourquoi laisserions-nous sur la table des millions sans faire toute l'enquête nécessaire pour aller chercher l'argent.

    Et en finalité, que deviennent les accusations contre Jean Chrétien, Gagliano, Paul Martin etc....tous des politiciens qui savaient très bien. Et cela, c'est encore plus honteux.

    Nous sommes donc des mésirables contribuables, des poules à pondre de l,argent qui sera gracieusement utilisé sous notre nez et ceci quasiment sans pénalités!

  • Gérard Lépine - Inscrit 4 juin 2007 05 h 58

    tout ça pour rien!

    la prochaine fois sera la bonne de toute façon

  • Pascal Bélanger - Abonné 4 juin 2007 11 h 42

    Remboursez !

    Non seulement le spectacle des commandites était de mauvais goût mais en plus, on avait pas le choix de payer pour se faire placarder du Canada mur à mur. Si Jean Lafleur avoue avoir pigé dans l'assiette au beurre, qu'il rembourse. Il est peut-être amnésique mais il n'est pas stupide; qu'il travaille. La peine de prison la plus sévère ne nous rendra pas nos sous.