Le devoir de s'indigner

Photo: Pascal Ratthé

Sous des dehors affables, Paul Gérin-Lajoie est un homme en colère. Cet artisan de la réforme de l'enseignement et premier titulaire du ministère de l'Éducation du Québec est «en maudit contre tout ce qu'[il voit] dans le domaine de la coopération internationale».

«Excusez mon langage, mais je parle de façon à ce que vous me compreniez», a-t-il lancé hier aux invités du Conseil des relations internationales de Montréal, qui ont semblé apprécier la verdeur de cet homme de 87 ans.

Paul Gérin-Lajoie, qui a également occupé les fonctions de président de l'Agence canadienne de développement international (ACDI) de 1970 à 1977 avant de diriger une fondation consacrée à la promotion de l'enseignement dans les pays en développement, vient de publier un manifeste très critique, dont Le Devoir publie un résumé en page A 7.

Pourquoi ce document? «Après 30 années d'action et d'observation à la Fondation Paul Gérin-Lajoie et 30 autres années de responsabilités politiques en éducation et en coopération internationale, l'homme de 87 ans que je suis n'a pas seulement le droit de s'indigner, il en a le devoir», a affirmé M. Gérin-Lajoie, qui veut laisser en héritage ce manifeste qui «fait état de préoccupations d'avenir tout autant que de l'espoir qui [le] traverse».

Conscient de marteler des thèmes qui n'ont plus grand-chose de neuf, M. Gérin-Lajoie a beaucoup insisté sur le fait que «les droits des enfants, leur droit à la survie, à la santé, à la protection et à la participation mais surtout leur droit à l'éducation de base, ce droit sur lequel tous les autres droits [...] sont basés, sont bafoués».

L'ancien ministre de la Jeunesse dans le gouvernement de Jean Lesage a rappelé que la Société des nations avait adopté une charte des droits des enfants en 1924. Plus récemment, la communauté internationale s'est engagée en faveur de ces droits à l'occasion de plusieurs conférences, dont celles qui ont donné naissance à la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, en 1989, et aux Objectifs du millénaire de l'Organisation des nations unies, en 2000.

«Après tant d'années, 50 ans de coopération internationale, depuis le plan Colombo, pourquoi l'aide publique au développement a-t-elle produit si peu de résultats positifs, particulièrement en éducation?, a-t-il déploré en lisant des passages de son manifeste. On ne peut éviter de poser la question de la gouverne et de la corruption, en se méfiant toutefois des réponses trop faciles et en demeurant conscient du poids de la dépréciation des termes d'échanges économiques et des ajustements structurels imposés par les institutions financières internationales.»

M. Gérin-Lajoie a comparé ces politiques de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international à celle du «déficit zéro» qui a été appliquée au Québec pendant les années 90. «Le déficit zéro, on l'a imposé aux pays en développement. Ils ont dû couper comme chez nous dans le nombre de salariés de l'État», a dit M. Gérin-Lajoie, ajoutant ceci: «Eux, ils ont dû couper dans les effectifs des enseignants et dans le personnel du système d'éducation.»

«Faisons notre propre mea-culpa parce que les maîtres de la Banque mondiale et du FMI ne sont pas issus des pays en développement», a-t-il ajouté.

Rappelant son expérience de ministre québécois, il a rappelé que la réforme de l'éducation n'a été possible que grâce à une «volonté politique à toute épreuve». «Je voudrais bien retrouver dans un seul pays en développement cette même volonté politique», a-t-il déclaré.

M. Gérin-Lajoie a égratigné au passage le récent rapport du Sénat canadien qui reproche à l'ACDI de favoriser en Afrique les «valeurs du bien-être social», dont l'éducation et la santé. «Comment peut-on assimiler éducation et bien-être social?», s'est insurgé l'ancien homme politique, qui souhaite être entendu par les parlementaires.

«J'ai moi-même vu des classes de 100 et même 125 élèves, a-t-il raconté. Je suis en colère devant une situation totalement intolérable», a-t-il poursuivi.

M. Gérin-Lajoie s'est montré particulièrement révolté lorsqu'il a rappelé que «le droit des enfants à être protégés de la guerre a été bafoué au point où non seulement ils souffrent de la guerre qui fait rage autour d'eux mais où ils sont aussi recrutés comme soldats». «On va encore plus loin, a-t-il poursuivi. Les armes confiées normalement aux adultes ont été reconçues et retravaillées pour prendre une forme plus légère, permettant aux enfants de les manier. Cela montre jusqu'où l'inconscience humaine peut aller.»

Le manifeste de Paul Gérin-Lajoie dénonce également «ces dépenses militaires folles qui ne cessent de croître face à la vraie défense [...], celle des populations menacées de famine, perdues dans les camps de réfugiés, sinon abandonnées dans les déserts, et face à la défense des droits de centaines de millions d'enfants qui [...] voient tous leurs rêves kidnappés par ces injustices».

M. Gérin-Lajoie a quand même fait état de «certaines avancées indéniables»: baisse du taux de mortalité infantile, «légère augmentation» de l'accès à l'eau potable et «certains progrès» en éducation en matière de taux net d'admission à l'enseignement primaire.

Il a vanté à cet effet l'action des organisations non gouvernementales, signalant que la fondation qui porte son nom a permis, «directement ou indirectement», de scolariser cinq millions d'enfants en Haïti et en Afrique, en plus d'alphabétiser près de 14 000 adolescents et adultes et de former quelque 3500 enseignants.

Au chapitre des recommandations, la Fondation Paul Gérin-Lajoie exige une augmentation de l'aide publique au développement tout en s'inquiétant d'une intégration possible de l'ACDI au sein du ministère des Affaires étrangères, qui a ses propres priorités. Elle souhaite toutefois une réforme de cette agence, qui devrait selon elle décentraliser ses décisions au niveau des intervenants sur le terrain, investir davantage dans l'éducation et réserver son aide aux gouvernements qui s'engagent à assurer une bonne gouverne.

En entrevue après son allocution, M. Gérin-Lajoie a dit que le principal reproche adressé aux responsables de l'aide canadienne concerne la lenteur de la prise de décisions. Il a cependant souligné que les pays bénéficiaires apprécient le respect témoigné par les Canadiens pour les coutumes et les désirs locaux.

Il s'est enfin dit particulièrement fier du travail accompli par sa fondation en Haïti. Pour ce qui est de l'Afrique, il a vanté un programme créé au Sénégal afin de permettre aux diplômés du cours primaire d'apprendre un métier.

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