Réchauffement du climat - Une menace à la sécurité

Photo: Agence Reuters

Les changements climatiques ne passionnent plus uniquement les météorologues et les écologistes. Les militaires vont s'y intéresser de plus en plus, puisqu'ils pourraient multiplier les conflits pour les ressources en eau et provoquer des exodes massifs de populations susceptibles de provoquer d'importants remous sociopolitiques.

Alors que l'Amérique du Nord apprenait hier le détail des impacts appréhendés du réchauffement climatique, de l'Arctique au golfe du Mexique, le Congrès américain s'apprêtait à inviter les militaires et les services de renseignement à examiner toutes les facettes du dossier susceptibles d'accroître les menaces qui pourraient fragiliser la sécurité du continent.

Deux indices majeurs montrent à quel point le rapport publié la semaine dernière par le Groupe intergouvernemental d'experts sur le climat (GIEC) soulève des préoccupations de défense nationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies se saisira pour la première fois au cours du mois d'avril d'un rapport du GIEC à l'occasion d'une réunion dite de «haut niveau», ont fait savoir ses porte-parole.

Par ailleurs, à Washington, une proposition bipartisane a été présentée au Sénat pour que le Pentagone et la CIA évaluent en profondeur les impacts du réchauffement sur la sécurité du continent et les équilibres militaires, économiques et géographiques que les changements climatiques pourraient engendrer. À la Chambre des représentants, la direction bipartisane du nouveau Comité sur la dépendance énergétique et le réchauffement du climat a offert avant-hier d'adopter un double de la proposition.

Avec 200 rivières dont les bassins versants regroupent des pays différents dans le monde, les experts militaires estiment que la raréfaction des ressources en eau risque d'exacerber de vieux antagonismes et d'en provoquer d'autres. Le Danube à lui seul draine 12 pays, le Nil, pas moins de neuf et l'Amazone récolte les eaux de sept pays de l'Amérique latine. De plus, les militaires, pris au dépourvu par l'ouragan Katrina, entendent revoir leur potentiel d'intervention si des catastrophes semblables doivent se multiplier.

La commande pour une évaluation complète de la stratégie de défense continentale touche explicitement les régions arctiques qui baignent le Canada et le Québec en particulier. Le Congrès veut notamment savoir si sa marine militaire est prête à faire face à l'ouverture du passage du Nord-Ouest aux navires et sous-marins d'autres pays.

Sécurité

Le bilan plus détaillé rendu public hier par le GIEC ajoute deux nouvelles menaces à la fonte du pergélisol, après la réduction de la banquise annuelle, l'ouverture du passage du Nord-Ouest et l'érosion galopante des rives de cette région froide, soit la possibilité de tempêtes d'une violence inconnue sur ces mers éventuellement déglacées et la possibilité d'une contamination par des matériaux radio-actifs. Le rapport du GIEC fait état de matériaux radioactifs qui auraient été enfouis dans le pergélisol «dans certaines parties de l'Arctique».

On savait jusqu'à présent que la région de Mourmansk, en Russie, était une bombe à retardement parce qu'elle est devenue un dépotoir qui abrite plus de 20 000 barres de combustible nucléaire, plus de 12 000 mètres cubes de déchets radioactifs et 11 000 conteneurs de déchets non identifiés que la marine russe a tout simplement coulés en mer. De plus, des dizaines de vieux navires rouillés à propulsion nucléaire, y compris 70 sous-marins en démantèlement, souvent difficiles à maintenir à flot en raison de la rouille, dorment dans le port russe en attendant l'argent et un plan pour les éliminer de façon sécuritaire. Mais ces bilans, publiés notamment en 2005 par Der Spiegel en Allemagne, ne faisaient pas état jusqu'ici de l'enfouissement de matériaux radioactifs dans un pergélisol dont la fonte n'avait pas été prévue.

Selon le GIEC, cette fonte pourrait atteindre de 30 à 50 % de la profondeur actuelle du pergélisol d'ici 2080. Le pergélisol pourrait aussi perdre de 20 à 35 % de la surface polaire qu'il occupe.

Plus au sud

Les chiffres publiés hier par le GIEC prédisent une perte de 15 à 40 % des espèces végétales et animales de l'Amérique du Nord d'ici 2050 selon le degré de gravité du réchauffement et l'importance des pénuries d'eau. Mais les arbres pourraient envahir les savanes nordiques. Par contre, un milieu humide côtier sur cinq sera menacé dans la région atlantique états-unienne alors que les grandes villes seront menacées par de puissantes tempêtes maritimes. La fréquence des tempêtes, qui survenaient jusqu'ici une fois en cent ans, passera à une fois tous les trois ou quatre ans dans le cas de New York. D'autre part, les vagues de chaleur mortelle pour les humains fragiles, qui frappent une ville comme Chicago en moyenne 12 jours par année, passeront à 100 jours par année.

Le GIEC, qui prévoit une baisse sensible du niveau de l'eau des Grands Lacs, estime que les humains voudront les creuser davantage pour maintenir la navigation, ce qui pourrait aussi menacer par ricochet le Saint-Laurent. Les niveaux de phosphore attribuables aux détergents des eaux municipales vont multiplier radicalement les éclosions d'algues bleues-vertes au point d'affecter jusqu'à 98 % de toutes les baies des Grands Lacs.

Les pertes subies par le milieu agricole en raison du manque d'eau, notamment, pourraient atteindre entre deux et sept milliards de dollars par année alors que les industries et les villes vont réclamer en priorité l'or bleu. D'importantes nappes souterraines, comme celle de l'Ogalla, qui abreuve huit États du Sud, n'arriveront plus à se recharger, ce qui pourrait bien les amener à réclamer pour eux l'eau des Grands Lacs qui alimente actuellement le Saint-Laurent.

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