Humain, trop inhumain

Primo Levi (notre photo) est décédé le 11 avril 1987, officiellement par suicide. D’autres ont parlé d’un funeste accident. Pour Élie Wiesel, lui aussi rescapé de l’Holocauste, «Primo Levi est mort à Auschwitz 40 ans plus tard».
Photo: Agence France-Presse (photo) Primo Levi (notre photo) est décédé le 11 avril 1987, officiellement par suicide. D’autres ont parlé d’un funeste accident. Pour Élie Wiesel, lui aussi rescapé de l’Holocauste, «Primo Levi est mort à Auschwitz 40 ans plus tard».

Il y a tout juste vingt ans mourait Primo Levi, rescapé d'Auschwitz et auteur de Si c'est un homme. À Montréal, des chercheurs souhaitent documenter la mémoire des survivants de différents génocides du XXe siècle, puisque se poursuit l'histoire avec une grande hache...

Le 11 avril 1987, vers 10h du matin, la concierge d'un vieil immeuble de Turin sonnait à l'appartement du troisième étage occupé depuis toujours par la famille de Primo Levi, docteur en chimie, directeur d'usine, écrivain de renommée mondiale et rescapé du complexe concentrationnaire d'Auschwitz-Birkenau. Le petit homme de 67 ans ouvrit la porte et remercia la dame pour la distribution du courrier. Quelques minutes plus tard, alors qu'elle atteignait le rez-de-chaussée en empruntant le long escalier en fer forgé, elle entendit l'horrible bruit produit par la chute dans la cage d'ascenseur du corps de son célèbre locataire.

Dès midi, les agences de presse du monde relayaient la thèse du suicide, défendue plus tard par une enquête officielle. Il s'en trouva aussi pour parler plutôt d'un malheureux accident. Au fond, peu importe, une vérité indéniable demeure: après avoir survécu à l'enfer des camps de la mort, Primo Levi avait souvent médité sur le suicide tout en assumant sa condition de témoin jusqu'à cette fin tragique. Élie Wiesel, autre immense figure du même insupportable temps, résuma par une énigmatique formule le drame personnel rajouté à la tragédie universelle: «Primo Levi est mort à Auschwitz 40 ans plus tard.»

Il y était aussi en quelque sorte né juif. Fils de bourgeois turinois, chercheur humaniste et rationaliste, il a raconté ensuite comment la conscience de sa différence lui avait été imposée par l'idéologie raciste. «Quelqu'un, sans aucune raison au monde, établit que je suis différent et inférieur. Par une naturelle réaction, je me suis senti dans ces années-là différent et supérieur. Dans ce sens, Auschwitz m'a donné quelque chose qui reste. En me faisant sentir juif, il m'a aidé à récupérer par la suite un patrimoine culturel que je ne possédais pas auparavant.»

Sitôt rentré à Turin, il rédigea Si c'est un homme (1947), oeuvre d'une grandeur désolée sur l'incommunicabilité de l'expérience concentrationnaire, puis La Trêve (1963), sur son retour stupéfié à une impossible normalité. Tout en travaillant comme administrateur d'une usine, il écrivit des nouvelles et des romans où se mêlent ses expériences personnelles et professionnelles. Pour lui, les camps cristallisaient la honte d'être humain et ouvraient une blessure à jamais inguérissable.

La bête humaine

«Primo Levi a essayé d'avertir l'humanité du danger engendré par la bête humaine et il s'est finalement retiré en pleine dépression face aux négationnistes et aux nouveaux génocides», résume Frank Chalk, professeur au département d'histoire de l'université Concordia et directeur de l'Institut montréalais d'études sur le génocide et les droits de la personne (MIGS). «Primo Levi se démarque particulièrement par sa lecture de la nature humaine: il a clairement établi qu'au centre du projet génocidaire nazi se trouvait le projet de détruire l'autre comme figure humaine, l'autre comme personne humaine. Il a même exposé à nu la mécanique d'oppression qui voulait transformer les victimes en êtres inférieurs pour ainsi justifier encore mieux les meurtres de masse. Ce genre de témoignage, nous ne pouvons évidemment pas l'obtenir des gens assassinés dans les chambres à gaz.»

Le professeur Chalk a encore imposé aux étudiants de son cours sur la Shoah offert la session passée la lecture de If This Is a Man, précisément pour ses qualités analytiques couplées à un indéniable talent littéraire. «Primo Levi est un très grand auteur, poursuit le spécialiste. En fait, il ne s'est lui-même jamais décrit comme un historien de l'Holocauste. Il se voyait plutôt comme un témoin et comme un écrivain, comme un artiste des mots, quoi.»

Si c'est un homme a mis des années à s'imposer. La première édition ne s'est écoulée qu'à quelques centaines d'exemplaires et le livre n'a connu le succès qu'au bout de plusieurs années, après le choc du procès d'Eichman à Jérusalem au début des années 1960 ou le celui de la série américaine Holocaust à la fin des années 1970.

«Après l'Holocauste, il n'y avait que très peu d'intérêt pour ces choses, poursuit le professeur. Ce crime était classifié comme un parmi d'autres commis par les nazis et le monde ne voulait pas croire que des hommes aient pu faire cela à d'autres hommes. En plus, nos sociétés voulaient oublier la guerre et ses atrocités pour retourner à une certaine normalité.»

Une histoire sans protagonistes

Il existe maintenant des milliers de récits de survivants. Le site de l'Institut (migs.concordia.ca) sert de dépôt mémoriel à plus de trente histoires personnelles écrites par des rescapés établis au Canada. Seulement, ce temps des témoins s'achève et notre monde comme ses spécialistes vont bientôt basculer dans une histoire sans protagonistes, victimes ou bourreaux. «Les témoignages n'en deviennent que plus précieux, commente le professeur Chalk. Les mémoires permettront aux générations futures de mieux comprendre ce qui s'est passé.»

Et comme Primo Levi avait vu juste sur ses semblables, ses frères, les massacres se poursuivent partout sur la terre des hommes. À Montréal, en ce moment, se tient un procès contre un tortionnaire présumé du génocide rwandais.

Le MIGS vient d'ailleurs de déposer une demande de financement auprès du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada pour un vaste projet de collecte de témoignages auprès des milliers de survivants de tueries et de génocides établis dans la métropole. La proposition nécessitant un million de dollars impliquerait des dizaines d'interviewers et pas moins de seize associations communautaires. Les chercheurs enregistreraient sur bandes audio ou vidéo des survivants du génocide cambodgien, des victimes des répressions dans les dictatures latino-américaines ou les plus en plus rares témoins de la Shoah, soixante-deux ans après la libération du camp d'Auschwitz, cet honteux lieu de mémoire de la race inhumaine...

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