Les Canadiens ont la dent salée

Saler des aliments que l’on cuisine n’est pas mal en soi; l’ennui, c’est que l’on mange trop d’aliments déjà transformés qui, eux, contiennent beaucoup de sodium.
Photo: Agence France-Presse (photo) Saler des aliments que l’on cuisine n’est pas mal en soi; l’ennui, c’est que l’on mange trop d’aliments déjà transformés qui, eux, contiennent beaucoup de sodium.

L'industrie agroalimentaire a la main leste sur le sel et les consommateurs en paient le prix. En 2004, ils en ont en effet ingurgité des quantités largement supérieures à leurs besoins nutritionnels, indique une étude de Statistique Canada sur les habitudes alimentaires. Des habitudes qui semblent d'ailleurs distinctes au Québec, où le sel est plus prisé que dans le reste du Canada.

L'engouement des Canadiens pour les aliments surgelés, le prêt-à-manger et les repas au restaurant pourrait nuire à leur santé. Cette tendance est en effet à l'origine d'une surconsommation de sel au pays, indique une analyse de Statistique Canada. Ce sel, à forte dose, prédispose à l'hypertension artérielle. Et le Québec, avec la Colombie-Britannique, se distingue... en faisant pire que la moyenne.

À l'échelle canadienne, les hommes semblent être adeptes des régimes alimentaires les plus salés. Ils consomment 4,1 grammes de sodium chaque jour, franchissant ainsi d'environ deux grammes la limite établie par la communauté scientifique.

Le niveau quotidien acceptable est de 2,3 g pour les adolescents et adultes de 14 ans et plus. Les femmes le dépassent également en ingurgitant du matin au soir 2,9 g de sodium en moyenne, indique l'étude intitulée Consommation de sodium à tous les âges, que l'organisme fédéral a dévoilé hier.

L'analyse repose sur les données de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes effectuée en 2004. Statistique Canada avait entre autres demandé aux 35 000 personnes sondées de dresser la liste complète des aliments et boissons qu'elles avaient consommés dans les 24 heures précédant le jour de l'entrevue.

Avec ce portrait en main, le bureau fédéral de la statistique juge que l'abus de sodium touche finalement toutes les strates de la population, y compris les enfants: 77 % des enfants d'«un à trois ans» consomment plus de sel chaque jour que les limites tolérables. Chez les 4 à 8 ans, les aficionados du sodium comptent pour 93 % de ce groupe, indique le rapport.

Les adolescents de 14 à 18 ans sont aussi les plus friands de cette substance. Leur consommation moyenne de sodium est de 4,1 g chaque jour, soit la plus élevée au pays toutes catégories confondues.

Québec: société distincte

Globalement au Canada, les consommateurs s'exposent à 3,1 g de sodium chaque jour, révèlent les données fédérales. Une moyenne que dépassent le Québec et la Colombie-Britannique, les deux provinces les plus salées du Canada avec une consommation quotidienne respective de 3,4 et 3,3 g de sodium par habitant.

«Au Québec, les gens recherchent davantage les goûts salés, indique la diététiste Marie Marquis, de l'Université de Montréal. Pour des raisons pratiques ou des questions économiques, il y a aussi un grand intérêt pour les aliments transformés qui contiennent beaucoup de sel.»

Autre explication, selon elle: tout comme la province de l'Ouest, le Québec est aussi une société vieillissante où le sodium est voué à maintenir un haut niveau de popularité. Motif? Il permet en effet de relever le goût d'aliments pour tromper des papilles qui, avec l'âge, finissent par perdre justement ce goût.

Au chapitre des différences interprovinciales, l'Ontario s'illustre avec une consommation de sodium inférieure à la moyenne nationale: 2,9 g. Terre-Neuve, l'Île-du-Prince-Édouard, l'Alberta et le Manitoba en font tout autant.

L'industrie montrée du doigt

L'abus de sodium constaté par Statistique Canada est intimement lié à la multiplication des aliments transformés ou surtranformés — plats surgelés, soupes en conserve, céréales à déjeuner et consorts — dans les paniers d'épicerie, indique l'analyse. Ce type de produits est responsable en effet dans une proportion de 77 % de l'apport quotidien en sodium des Canadiens. «C'est très important, a résumé hier Didier Garriguet, auteur de l'étude, lors d'un entretien téléphonique. À l'inverse, le sel que l'on ajoute à table ou pendant la cuisson ne compte pas vraiment.» Ces deux sources sont à l'origine de 11 % de la consommation de sodium au pays, soit autant que la présence naturelle de sel dans les aliments.

Par ailleurs, les sandwiches, pizzas, sous-marins, hamburgers et hot-dogs sont des composantes importantes d'un régime alimentaire trop salé, révèle l'analyse de Statistique Canada. Près de 19 % de l'apport total en sodium leur est attribuable. Les soupes industrielles, les repas à base de pâtes ou de volaille, les fromages, les céréales ou encore les sauces en conserve sont également montrés du doigt pour les niveaux de sodium élevés qu'ils font rentrer dans le quotidien des consommateurs.

L'industrie agroalimentaire ne nie pas sa responsabilité mais indique qu'elle passe désormais à l'attaque. «Nous ressentons les pressions des autorités sanitaires et des consommateurs pour faire baisser la teneur en sodium de nos produits, a indiqué au Devoir Pierre Morin, président de l'Association des manufacturiers de produits alimentaires du Québec (AMPAQ). Cela fait partie maintenant de nos préoccupations.»

Depuis deux décennies, une série d'études ont démontré un lien direct entre la surconsommation de sodium et l'hypertension artérielle. Cette hypertension prédispose entre autres au développement de maladies cardiovasculaires, qui elles-mêmes représentent une des principales causes de décès au Canada.

À voir en vidéo