Du soleil à l'ombre

Jean Lafleur lors de son témoignage devant la commission Gomery.
Photo: Jacques Nadeau Jean Lafleur lors de son témoignage devant la commission Gomery.

Jean Lafleur s'est finalement souvenu de quelque chose: le chemin du retour vers Montréal. Il a en effet atterri dans la métropole peu après minuit hier pour être aussitôt cueilli par les policiers de la Sûreté du Québec (SQ), prévenue de son retour au bercail après une éclipse de près de deux ans.

C'est un homme au teint de vacancier, joufflu et l'air détendu qui a comparu menottes aux poings hier au Palais de justice de Montréal. M. Lafleur a plaidé non coupable aux 35 accusations de fraude portées contre lui pour un montant de 1,6 million. Il n'a pas arrêté son choix entre un procès devant un juge ou un jury formé de ses concitoyens.

La Couronne s'oppose à la remise en liberté de M. Lafleur compte tenu du risque qu'il puisse être tenté par une nouvelle escapade au soleil. «On n'a aucune garantie que M. Lafleur sera présent aux dates ultérieures pour répondre aux accusations qui pèsent contre lui», a commenté le procureur de la Couronne, Anne-Mary Beauchemin, lors d'un point de presse. «M. Lafleur n'a pas beaucoup de liens ou d'attaches ici à Montréal», a ajouté Me Beauchemin.

L'homme de 66 ans a passé la nuit derrière les barreaux à la prison de Rivière-des-Prairies. Son enquête sur remise en liberté aura lieu ce matin. La Couronne a obtenu une ordonnance de la cour pour interdire à l'accusé d'entrer en contact avec 48 personnes (publicitaires, anciens employés de son agence, sous-traitants, personnel politique et fonctionnaires du ministère fédéral des Travaux publics). Figurent notamment sur cette liste les noms suivants:

- Jean Pelletier, ami de M. Lafleur et ancien chef de cabinet du premier ministre Jean Chrétien;

- Charles Guité, ancien directeur du programme de commandites;

- Mario Parent et Huguette Tremblay, deux adjoints de M. Guité au ministère des Travaux publics;

- Gilles-André Gosselin, publicitaire éclaboussé lors de la commission Gomery et collaborateur de Jean Lafleur dans certains dossiers de commandite;

- Robert-Guy Scully, animateur et producteur responsable de la réalisation des fameuses «Minutes du patrimoine».

Fidèle à son habitude en pareilles circonstances, l'avocat de M. Lafleur, Jean-Claude Hébert, a refusé de s'adresser à la bonne vingtaine de reporters qui ont accouru au Palais de justice pour la comparution.

La preuve colligée contre M. Lafleur repose sur 300 témoignages, 4250 documents électroniques et 200 000 pages de documents comptables. L'enquête a mis du temps à aboutir en raison de la complexité de l'affaire et aussi parce que la SQ a hérité du dossier après que la GRC se fut désistée à cause d'un conflit d'intérêts. L'agence de M. Lafleur avait organisé les fêtes du 125e anniversaire de la Police montée, un événement pour lequel Jean Lafleur fait maintenant l'objet d'une accusation de fraude de près de 110 000 $.

Le publicitaire déchu a fait part à son avocat de son intention de revenir au pays dans la journée de mardi, au lendemain du dépôt des 35 accusations de fraude contre lui. Me Hébert a informé la Couronne de la date et de l'heure d'arrivée exacte de M. Lafleur. Les informations ont ensuite été transmises à la SQ. «On n'a offert aucune contrepartie à M. Lafleur pour sa reddition. [...] Il n'y a eu aucune négociation», a précisé Me Beauchemin.

Parti du Belize mercredi, M. Lafleur est arrivé à l'aéroport Trudeau vers minuit trente après une escale à Atlanta. Les policiers de la SQ l'attendaient à son arrivée et l'ont conduit en prison. Au préalable, ils avaient communiqué avec l'agence Interpol afin que soit levée la «cote rouge» qui pesait sur M. Lafleur. S'ils ne l'avaient pas fait, M. Lafleur aurait été appréhendé par les autorités du Belize avant même de mettre le pied à bord de l'avion qui l'a ramené à Montréal.

Jean Lafleur est un des principaux acteurs du scandale des commandites après Jean Brault. Fondateur de l'agence Jean Lafleur Communication Marketing (JLCM), il a bénéficié des tout premiers contrats de commandite à partir de 1995. Son agence a reçu des contrats gouvernementaux d'une valeur de 65 millions de dollars, facturant à l'État 37 millions de dollars en coûts de production, honoraires et commissions de toute sorte.

M. Lafleur gagnait un peu plus de 100 000 $ par année avant que l'argent des commandites ne déferle sur lui. En six ans, il a empoché neuf millions en salaires et en dividendes tandis que son épouse et ses deux enfants ont réalisé des gains de 2,8 millions.

JLCM a déclaré faillite en 2005. Toutefois, le gouvernement fédéral réclame personnellement à M. Lafleur dix millions de dollars dans le cadre des poursuites civiles intentées contre les principaux acteurs du scandale des commandites. Le fils de M. Lafleur, Éric, et son entreprise, Publicité Dezert, font l'objet d'une poursuite de 2,5 millions.

Célèbre pour ses violentes crises d'amnésie lors de la Commission d'enquête sur le programme de commandites, M. Lafleur a été dépeint par le juge John Gomery comme un homme qui a préféré «passer pour un imbécile plutôt que de dire la vérité». Après les audiences de la commission Gomery, il est parti vivre au Costa Rica, où il a acquis une réputation de fêtard désagréable. On ne l'avait pas vu au Québec depuis juin 2005.
7 commentaires
  • Pierre Graham - Inscrit 6 avril 2007 00 h 28

    La loi du retour

    Il en a quand même profité pendant quelques années le crapaud. Mais, son arrestation me rassure un peu plus et me donne plus confiance en la justice. C'est le retour du balancier. Heureusement dans son cas, il aura été mis en accusation avec menottes aux mains et en prison. Je ne peux que m'en réjouir après nous avoir menti en direct pendant des jours. Je souhaite qu'il soit accusé et qu'il aille en prison pendant quelques années. À 66 ans, la fête est terminée, il faut payer maintenant.

  • jacques noel - Inscrit 6 avril 2007 07 h 15

    "300 témoignages, 4250 documents électroniques et 200 000 pages de documents comptables"

    Avez-vs idée du cout de l'enquete?
    Pour quoi en bout de ligne?
    Y va faire un an ou deux de prison?
    La Justice est gravement malade au Canada.
    La Commission Gommery a frôlé le problème en abordant la question de la nomination des juges. C'était tellement laid qu'on a immédiatement refermé le couvercle.

  • Steve Fortin - Inscrit 6 avril 2007 09 h 16

    Pardonnez-les, ils défendaient la Noble Cause...

    Si c'était moi qui montait la plus formidable arnaque, un crime de col blanc dont j'étais le héros, et que finalement, sans attaches et racines dans le cercle mafieux des chevaliers du fédéralisme colonisateur honteux, je m'étais fait prendre la main dans le sac, j'en serais quitte, pour une arnaque du même type et du même montant, à plusieurs années à l'ombre...

    Mais ces gens là travaillaient pour une noble cause. Ces gens là devaient défendre le Cacanada de la menace « séparatisse! », ces gens là oeuvraient loin des règles civiques et judiciaires, là où les lois ne tiennent plus, comme en temps de guerre...

    POURRITURE! C'est ça le plusse beau pays du monde ? On s'en met plein les poches drapés dans l'unifolié brandissant des épouvantails tout en planifiant la belle retraite dorée, avec l'argent volé au nom de la noble cause...

    Et nous qui n'avons pas les couilles pour nous défaire de ça!

    On a les politiciens qu'on mérite. Avec leurs amis. On a le pays qu'on mérite... Et si Lafleur s'en tire, fort de ses contacts et de ses amis qui, peureux de se voir tomber avec lui, font jouer de leur influence en évoquant la noble cause pour arracher sa liberté... Ils seront des centaines à attendre la prochaine fois, à vouloir le remplacer...

    Dire que l'on enseigne à nos enfants, ici en terre du Québec, que le Cacanada c'est le plusse beau pays du monde...

  • VincentL - Inscrit 6 avril 2007 11 h 16

    Y'a pas que l'argent

    M. Lafleur est accusé de fraude, d'illégales magouilles liées à l'argent.

    Je crois que d'autres accusations devraient peser. Celles qui apparaîssent lorsqu'on a entravé l'autodétermination d'un peuple.

    Le programme des commandites a été créer pour une raison et ce n'est même pas celle que nous condamnons aujourd'hui.

  • Hermil LeBel - Inscrit 6 avril 2007 12 h 55

    Commission Royale d'Enquête sur l'Administration de la Justice

    L'affaire des commandites nous illustre à quel point la justice de ce pays souffre de déliquescence avancée. Nous savons tous que de nombreux politiciens sont membres du barreau. Ce sont ces mêmes politiciens qui nomment d'autres membres du barreau à la magistrature. Et lorsqu'ils quittent leurs fonctions politiques, plusieurs d'entre eux retournent à la pratique du droit. Alors, lorsque le pouvoir législatif tente de nous faire croire qu'il existe un mur étanche entre le judiciaire et le politique, on nous prend pour des valises.

    Dans ce contexte, faut voir comment le juge Gomery a écarté du revers de la main les affirmations solennelles de Benoît Corbeil, au sommet de la machine libérale au Québec, à l'effet que des avocats avaient été rétribué pour du bénévolat effectué pour le compte du PLC durant la campagne électorale de l'automne 2000, en accédant à la magistrature. Malheureusement, les transcriptions de ces déclarations controversées autrefois intégralement disponible sur le site gomery.ca ne sont plus accessibles au grand public. Qui a intérêt à dissimuler ainsi l'information au grand public?

    Un grand ménage s'impose au sein de cette association de malfaiteurs drapés en toge de juge. En septembre 2005, du haut du pont Jacques-Cartier, Andy Srougi réclamait la mise en place d'une Commission Royale d'Enquête sur l'Administration de la Justice. Le silence des médias à ce propos témoigne d'un profond malaise.