À quel âge est-on vieux ?

La vie des personnes âgées s’est considérablement transformée, créant une fracture entre «jeunes aînés» et «vieux aînés».
Photo: Agence France-Presse (photo) La vie des personnes âgées s’est considérablement transformée, créant une fracture entre «jeunes aînés» et «vieux aînés».

Autrefois, l'âge de la retraite sonnait le glas de la vie active et l'entrée obligée dans ce qu'on appelle encore pudiquement le «troisième âge». Mais le dernier rapport publié hier par Statistique Canada montre que les aînés ne sont plus ce qu'ils étaient. Ceux-ci sont passés d'un groupe parfaitement homogène à un groupe de plus en plus hétérogène. La transformation a été si spectaculaire qu'elle a conduit à une véritable fracture entre le quotidien allègre et actif des «jeunes aînés» et le quotidien plus paisible des «vieux aînés» qui sont entrés dans l'hiver de leur vie.

La transformation, aussi hors du commun soit-elle, ne fait que commencer, souligne le coauteur de ce portrait statistique, Martin Turcotte. «Ce que signifie être aîné changera plus profondément encore quand la génération des baby-boomers aura à son tour 65 ans, en 2011», prévient le chercheur. La force du nombre sera alors à son comble. Statistique Canada calcule que le nombre d'aînés passera de 4,3 millions en 2006 à 9,8 millions en 2026. Ce faisant, les retraités verront leur proportion dans la population bondir de 13,2 % à 21,2 %.

Déjà, l'espérance de vie a eu des répercussions importantes sur la société au cours des dernières décennies. Au tournant du XXe siècle, le Canadien moyen de 65 ans pouvait espérer vivre encore 13,3 années. Depuis 2003, c'est 19,2 années que les retraités ont en moyenne devant eux. Tout ce temps gagné contribue aujourd'hui à une diversification considérable du quotidien des aînés. «On a constaté qu'on ne peut plus parler des aînés comme d'une population homogène étant donné les grandes différences qu'on remarque entre les plus jeunes et les plus vieux, explique Martin Turcotte. Les données sont vraiment claires: que ce soit pour les revenus, pour la santé ou pour le type de famille dans laquelle les gens vivent, les deux groupes sont tout à fait distincts.»

En matière de santé par exemple, les trois quarts des jeunes retraités se disent en bonne, très bonne ou même en excellente santé. Après 75 ans, ces pourcentages déclinent toutefois rapidement. À l'inverse, les soins à domicile ne sont utiles qu'à 16 % des jeunes aînés, alors que plus de 60 % des gens ayant dépassé 85 ans disent recourir à ces services pour pouvoir rester à la maison et continuer à mener une vie normale.

Sur le marché du travail, le fossé est encore plus net. Des années 70 aux années 90, la proportion de personnes âgées au travail n'a cessé de diminuer. En 1996, elle a toutefois recommencé à croître pour atteindre 23 % chez les hommes de 65 à 69 ans. Il semble que le niveau de scolarité ne soit pas étranger à ce retournement, précise M. Turcotte. «Les aînés qui ont un diplôme d'études postsecondaires sont quatre fois plus susceptibles de participer activement au marché du travail.» Sachant que la moitié des baby-boomers ont un tel diplôme, Statistique Canada estime que cette proportion ne pourra que croître si ces comportements se poursuivent.

Le clash qui se dessine ne fera qu'accentuer les différences entre les jeunes aînés et les autres, au point où certains s'étonnent qu'on persiste encore à amalgamer les deux groupes. La vraie question, estime le démographe Jacques Légaré, c'est de déterminer à quel âge l'adulte devient un aîné. À Statistique Canada, toute personne qui atteint 65 ans entre d'office dans cette catégorie. Mais la société change, fait valoir le professeur émérite au département de démographie de l'Université de Montréal. «Le seuil pour situer les aînés n'a plus tellement de sens tel qu'il est aujourd'hui. Dire que ce sont les 65 ans et plus qui sont les aînés, les vieux, c'est un peu factice.»

Les études de Peter Laslett ont montré que l'homme moderne ne connaît pas trois âges, mais bien quatre. Ce quatrième âge, le dernier, reste celui de la vieillesse. Le petit nouveau, c'est le troisième, celui qui va de la retraite à la vieillesse. «Ce nouveau troisième âge n'a jamais existé dans aucune société, raconte le professeur Légaré. Dans les sociétés traditionnelles, on prenait sa retraite quand on était vieux et on était vieux quand on n'était plus capable de travailler.»

Pour le chercheur affilié au centre interuniversitaire d'études démographiques, il est temps qu'on tienne compte du clivage jeunes-vieux dans nos portraits statistiques. Mais comment déterminer le seuil du quatrième âge? Jacques Légaré propose de se fier à l'élément le plus caractéristique de la vieillesse: la dépendance. «La vieillesse vient avec la dépendance. Mais attention, dépendance n'est pas synonyme de maladie. Pour être vieux, il suffit d'être moins fonctionnel.»

Fonctionnels ou pas, les deux groupes ont quand même quelques points communs, dont le fait que leur portefeuille se porte beaucoup mieux qu'il y a un quart de siècle. De 1980 à 2003, le revenu total moyen après impôts des couples d'aînés a augmenté de 18 % pour atteindre 42 800 $. À cet égard, le Québec fait pâle figure au Canada puisqu'il présente, avec la Colombie-Britannique, le plus haut taux de personnes âgées à faible revenu: 10,3 %.

Sur le front des habitudes de vie, les aînés n'échappent pas à la hausse des problèmes d'obésité. Le quart d'entre eux en souffre, qu'ils aient la jeune soixantaine ou franchi le seuil des 80 ans. Enfin, le cancer et les maladies cardiovasculaires demeurent les principales causes de décès chez les aînés, tandis que l'arthrite, le rhumatisme et l'hypertension artérielle sont les maladies chroniques les plus répandues.

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