L'entrevue - Parole de juge

Louis-Philippe de Grandpré
Photo: Jacques Grenier Louis-Philippe de Grandpré

Louis-Philippe de Grandpré vient d'atteindre 90 ans, un âge qui proscrit la langue de bois et autorise des jugements lapidaires. Particulièrement lorsqu'on a été juge au plus haut tribunal du pays. Rencontre informelle avec un nonagénaire enthousiaste et toujours dans le coup.

Depuis quelques années, Louis-Philippe de Grandpré, ancien juge à la Cour suprême, vit à Saint-Lambert en compagnie de son épouse dans une maison pour personnes âgées. Du haut de sa tour, il continue à suivre vigilamment l'actualité — qu'il commente comme s'il était toujours au prétoire — et à passer des heures dans la relecture des classiques.

Il vient tout juste de découvrir l'oeuvre de Michel Tremblay, qu'il lit maintenant avec délectation. «J'ai finalement réussi à passer par-dessus son joual, qui me donnait des boutons, et j'en suis ravi. C'est un grand écrivain!», admet-il candidement.

Si l'esprit est toujours vif et le verbe aussi élégant qu'avant, il ne se déplace plus guère qu'en fauteuil roulant. Mais jamais il ne lui viendrait l'idée de se plaindre de son sort. Il préfère se moquer de lui-même. D'entrée de jeu, en arrivant chez lui, le nonagénaire me surprend en avouant qu'il a vécu toute sa vie «sous un faux nom».

«Certes, pour un juge, vivre sous un faux nom, commente-t-il, c'est très mal. Mais je n'ai pas honte, car mon baptistaire et mon certificat de mariage portent le nom de Grandpré. Un faux nom qui, au bout du compte, a fini par devenir un vrai nom!» En vérité, la réalité est moins choquante: à l'arrivée de ses aïeux, vers 1662, ils s'appelaient Dutaut, puis Dutaut dit Grandpré et, pour finir, ils se sont ennoblis en ajoutant la particule nobiliaire avec laquelle, bien qu'il se défende d'avoir du sang bleu, le juge dit avoir très bien vécu durant 90 ans.

Jamais dû y aller!

M. de Grandpré garde de bons souvenirs de son passage à la Cour suprême, où il a siégé pendant trois ans et neuf mois, mais, confie-t-il, railleur: «C'était comme vivre dans un monastère. J'ai démissionné pour trois raisons, et je vous tairai la troisième [toujours cette ironie]... À l'époque, ma mère et ma belle-mère avaient des problèmes de santé. Leur situation nécessitait impérativement la présence de ma femme auprès d'elles, deux jours par semaine.

«L'autre raison tient au fait qu'après avoir mené une vie très active jusqu'à ma nomination comme juge, j'ai été contraint de vivre une vie beaucoup trop tranquille à mon goût. Examiner des dossiers à longueur de journée, écouter des arguments sans rien faire d'autre, ce n'est pas une vie!

«Imaginez un peu: jamais de téléphone, jamais de visiteurs, jamais de correspondance. Je m'ennuyais souverainement de ma pratique. Si je regarde ma carrière en bloc, je sais, certes, qu'il y a eu des aspects positifs, mais, tout compte fait, je crois que je n'aurais jamais dû y aller, à la Cour suprême!»

Avec le recul, l'ancien juge n'hésite pas à enfoncer le clou sur le fonctionnement du plus haut tribunal du pays. Il trouve qu'à son époque, lorsqu'il y a fait son entrée, la Cour fonctionnait dans un équilibre parfait, car environ la moitié des juges qui la composaient étaient issus de la magistrature tandis que les autres venaient directement du Barreau. C'était, selon lui, la manière appropriée de créer un tribunal suprême. «Aujourd'hui, explique-t-il, les juges sont recrutés de la Cour d'appel de différentes provinces. De ce fait, ils sont séparés depuis des années de la réalité de la vie courante et, malheureusement, leurs jugements s'en ressentent!»

Ce qui l'étonne encore davantage, c'est que les juges bénéficient maintenant de l'assistance de 47 jeunes avocats. «Dans mon temps, nous n'avions qu'un seul assistant par juge et nous rédigions nos jugements nous-mêmes. Tandis qu'aujourd'hui, les jugements ne sont pas écrits par les juges, mais par l'un ou l'autre des 47 avocats à leur service. Les jugements ne sont donc plus ceux des juges, du moins dans leurs expressions.

«En ce qui concerne ces textes, on remarquera aussi qu'ils sont plus longs, plus bavards qu'ils ne l'ont jamais été. La raison en est simple: les magistrats n'ont plus rien à faire de mieux! Dans mon temps, nous rédigions environ 150 jugements par an avec l'aide d'un seul étudiant, non pas pour écrire, mais pour faire nos recherches. De nos jours, les juges rendent une soixantaine de jugements par année avec l'aide de 47 personnes. C'est le jour et la nuit. Voilà pourquoi ils se permettent d'écrire 80 ou 100 pages avec autant de souffle.»

Grande cour et petites lumières

Ennemi de la langue de bois, l'ancien juge s'insurge aussi contre la pratique, à Ottawa, des «petits feux de circulation» destinés à limiter la durée des interventions des avocats lors de leurs représentations devant les magistrats. «Je trouve ce procédé absolument contre nature, dit-il. Il faut savoir qu'un bon avocat va exposer son dossier en 30 minutes tandis qu'un autre, pour la même affaire, prendra trois heures. Pourtant, celui qui est lent devrait avoir autant le droit d'exprimer sa pensée, à son rythme, que celui qui est rapide.

«Dans la vie, il y a des avocats qui sont intelligents, mais qui le sont... lentement. Ceux-là n'ont pas de chance. Ce n'est pas juste. Je ne vois pas pourquoi on devrait donner plus de chance à ceux qui ont été favorisés par la rapidité. Je suis contre cette pratique. Décidément, je serai toujours un dissident.»

Après avoir enseigné le droit des assurances à l'université McGill, occupé les fonctions de bâtonnier du Barreau de Montréal et du Barreau du Québec, M. de Grandpré a également été président du Barreau canadien. Sa longue expérience acquise au sein de cet ordre l'autorise à jeter un regard critique sur la manière dont les choses ont évolué avec les années.

«Le Barreau que j'ai connu, moi, était une profession. Le Barreau d'aujourd'hui est devenu un commerce. Cela est dû sans doute au fait que, de nos jours, les professions sont mal vues parce qu'on les associe à l'élitisme. On n'aime guère l'élite. J'ai connu le Barreau avec 1500 membres. Maintenant, il y en a dix fois plus. Aux assemblées annuelles, sur les 1500 que nous étions, il y en avait au mois 500 qui étaient présents. De nos jours, sur les 15 000, il en vient tout juste trois ou quatre cents. C'est tout dire! J'ai consacré plusieurs années de ma vie à oeuvrer au Barreau gratuitement. Ça ne se fait plus maintenant!»

Racistes, les Québécois?

Tout, de la vie, continue à passionner cet homme qui répond aux questions (souvent avec impertinence) avec des mots citronnés. Il se sait précédé d'une réputation. Il le sait et il en use. Avant de me laisser partir — juste pour prouver sans doute que rien ne lui échappe —, M. de Grandpré tient à ajouter son grain de sel sur une question d'actualité. Celle du racisme. «On a beaucoup entendu claironner que les Québécois étaient racistes, dit-il. Tout ça, pour moi, c'est de la bouillabaisse! Quant à l'accommodement raisonnable, c'est un gros mot inventé par des juristes théoriciens — que je n'apprécie pas beaucoup.

«En appliquant le simple bon sens, on peut aller fort loin dans l'accommodement sans qu'il soit nécessairement raisonnable. Dans le cas de la comédie du YMCA, il ne s'agit nullement d'un accommodement raisonnable, mais d'un groupe de juifs qui voulaient se rincer l'oeil et s'en confesser par la suite. Je me demande pourquoi ils regardaient de ce côté puisque la porte ne donnait pas sur la ruelle...»

Et, pour finir, ce jugement (son dernier!) sur la mystifiante déclaration de Ségolène Royal à André Boisclair: «Rien d'étonnant. Elle a déclaré ce que beaucoup de Français répètent depuis toujours. Quand ils sont devant un séparatiste, ils sont en partie séparatistes. Quand ils sont devant un fédéraliste, ils sont en partie fédéralistes.»

Tout compte fait, ce grand juriste paraît être devenu un noble sage. À 90 ans, il sait, comme Montaigne, qu'en gros, tous les jugements sont lâches et... imparfaits.

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