L'éclosion du bouquet artificiel

Les fleurs artificielles sont devenues le comble du chic. Maisons de couture, magasins et hôtels de luxe, appartements design, habitations bourgeoises et sièges d'entreprise n'échappent pas à la petite note de faux végétal. Arbre planté dans un pot en zinc, orchidée prisonnière d'un vase transparent, fleur de lotus flottant dans une coupe, pomme rouge posée sur une cheminée créent le décor en même temps que l'illusion d'une nature toujours fraîche. Elles habillent toutes les pièces (chambres et salles de bains comprises) et existent dans tous les styles.

La fascination pour les plantes et les fleurs en plastique ou en tissu, si réalistes qu'il faut les toucher pour se convaincre qu'elles ne sont pas naturelles, est le fruit de la révolution du bouquet qu'entreprirent certains fleuristes dans les années 1980. En mélangeant fleurs, fruits, baies, branchages, en proposant des constructions stylisées à l'extrême ou des brassées champêtres, en allant chercher dans les pays lointains des fleurs rares, ces artisans élevés au rang d'artistes ont fait du bouquet un élément décoratif à part entière.

À la même époque, en 1983, la société SIA s'installe en France. Cette entreprise suédoise, fondée 20 ans plus tôt par Sonja Ingegerd Andersson, impose rapidement ses univers floraux artificiels en Europe puis dans le monde entier, avec ses collections élaborées par thèmes, épousant les saisons.

Et toujours à la même époque, à Paris, dans sa petite boutique d'alors, rue Monge, le créateur Hervé Gambs commence à rencontrer le succès auprès des grands couturiers en concevant des décors à base de végétaux pour des boutiques ou des événements. Ses cadres de roses rouges, ses mélanges de fleurs fraîches, séchées et stabilisées, séduiront ensuite le grand public.

«L'approche novatrice du bouquet frais par les fleuristes ainsi que l'explosion de la décoration, au début des années 1990, nous ont beaucoup aidés», fait remarquer Hervé Gambs. Lui est passé à la vitesse supérieure en associant végétal, décoration et parfum de maison pour créer des ambiances. Il travaille des textures et des matières (tergal, polyester, coton, organza, PVC), invente des finitions (par exemple, le collage d'écorces sur le tronc d'arbres en plastique) et des couleurs nouvelles. Il collabore avec des artisans rompus aux exigences de fabrication à la main, qu'il découvre principalement en Chine.

Paradoxalement, ce goût de l'artifice naît d'une passion pour la nature. À travers le faux, il s'agit de magnifier le vrai. En signant des compositions florales très élaborées qui suivent les tendances de la mode et de la décoration, le créateur italien Emilio Robba n'a cessé de repousser les limites et les stéréotypes de l'art floral. Chez lui, chaque bouquet est comme une sculpture.

C'est en découvrant le Japon qu'il a compris que la nature n'est pas naturellement belle. «Comme les jardins se doivent d'être pensés, les fleurs semées et les arbres taillés, les compositions florales architecturées peuvent aussi révéler les richesses infinies de la nature», dit-il. L'ikebana, autrement dit l'art floral japonais, lui apprend à construire, entre équilibre et déséquilibre, «à faire simple... avec beaucoup de technique».

Durant dix ans, Emilio Robba a parcouru l'Asie et assisté «à une véritable mutation de ces fleurs qu'on appelle, à tort, "en plastique"». Pour lui, ce fut une révélation. «Les matières et les techniques de fabrication modernes, alliant travail industriel et travail manuel, permettent de retrouver la finesse et la fragilité des premières fleurs en soie créées par les Chinois», explique-t-il. Il s'est approprié cet art venu d'Extrême-Orient en lui insufflant sa propre fantaisie méditerranéenne avec ses bouquets de «fleurs d'illusion».

Aujourd'hui, face à un consommateur conquis par les compositions artificielles, les créateurs s'autorisent à aller plus loin encore en s'émancipant de l'hyperréalisme. Hervé Gambs évoque un «nouveau concept de néo-nature». «Tout en continuant de m'inspirer de la nature, je veux créer des choses qui ne s'y trouvent pas», résume-t-il. Ainsi ce branchage de petites pommes rouges, ces fleurs au vert acidulé, ces baies noires, cette collection de fleurs poudrées, couleur fond de teint, ou encore ces boules en plumes.

Après avoir mimé le vrai, le faux mêle désormais réel et imaginaire. Il s'impose dans le milieu de la création comme chez les décorateurs qui, d'ailleurs, ne parlent plus de bouquet artificiel mais de «design végétal». Une promotion qui couronne 20 ans d'un parcours qui, sans aucun doute, ne fait que commencer.
1 commentaire
  • Denys Élément - Inscrit 3 février 2007 09 h 00

    Chimie et Nature

    Le genre humain s'éloigne de la nature à tout point. Il n'y a qu' à voir ce que le consommateur achète comme vaporisateurs chimiques pour se rappeler l'odeur des baies sauvages ou de petits fruits sauvages . Les pratiques du genre s'adapte aux moeurs et coutumes. Dans tous les sphères de la vie, la chimie a pris la place de l'effort de cuellir un fruit, une plante . C'est plus pratique la chimie est plus représentatif et moins réfléchi du naturel. Notre façon de vivre régit aussi nos pensées.
    DE