Andrea, sous l'empire de Satan

Andrea Yates souffre de schizophrénie; par deux fois déjà elle a tenté de se suicider. Elle prend des médicaments antipsychotiques. Un jour, elle entend une voix, celle de "Satan", qui attend ses enfants en enfer. Elle doit les sauver avant qu'ils ne perdent leur innocence. Elle et son mari, ingénieur à la NASA, ne se sont-ils pas retirés à l'écart pour mieux les protéger du mal? Andrea va noyer ses cinq enfants dans la baignoire. Puis, elle fait le 911 et confesse son geste à la police.

Elle savait ce qu'elle faisait, dira-t-elle, c'était le seul moyen de les préserver des flammes éternelles. Sitôt après, elle n'entendra plus la voix de Satan, mais il n'avait pas été le seul à lui parler. Un ami de la famille, un preacher itinérant, lui avait écrit: "Dieu sait à quel point tu es mauvaise. Tu dois accepter le fait que ta vie soit placée sous la malédiction du péché et de la mort [... ] tu es une fille d'Ève, tu dois devenir une fille du très-haut."

Ce prophète tient aussi pour des sorcières les femmes qui travaillent à l'extérieur du foyer ou qui pratiquent le contrôle des naissances. Son enseignement n'aurait pas été étranger à l'évolution funeste d'Andrea. L'ex-infirmière de 37 ans multiplie les enfants et reste à la maison pour assurer leur éducation, mais elle commence à se sentir possédée du démon. Ses hallucinations, dira un psychiatre au procès, sont construites à partir des textes d'un bulletin du preacher auquel Andrea était abonnée, Perilous Times.

Époque dangereuse, en effet. La mère a été déclarée coupable de meurtre. Le jury de huit femmes et de quatre hommes avait ensuite à choisir la sentence: peine capitale par injection ou prison ferme pour 40 ans. Andrea a été condamnée à la prison. Ses avocats iront en appel, mais la condition de leur cliente ne sera pas forcément reconnue. Depuis qu'un déséquilibré a été acquitté pour aliénation mentale après avoir tenté de tuer le président Reagan, le Texas a modifié sa loi.

Médecins et juristes auront beau expliquer qu'on peut très bien savoir ce que l'on fait, agir avec préméditation, connaître la loi, et pourtant, dans certains cas, être incapable de se retenir. Le Texas, lui, vit sur une autre planète. C'est le pays de la peine de mort. Les condamnés y sont surtout pauvres et noirs, il est vrai, mais on peut y démontrer aussi qu'une femme blanche ne va pas s'en tirer en plaidant la folie.

Dans ce district d'Harris County, le procureur n'est pas nommé par le gouvernement, mais élu par la population. Le républicain Chuck Rosenthal a fait campagne en 2000 promettant de faire condamner plus de criminels et d'envoyer plus de gens à la salle d'exécution. Son adversaire était, lui aussi, favorable à la peine de mort, une sanction à son avis logique pour certains types de crimes. Mais Rosenthal, qu'on présente comme un fervent Baptiste, invoquait un motif plus impérieux: "la loi de Dieu", supérieure bien sûr à n'importe quelle loi humaine.

Analysant les circonstances du procès, le correspondant du Globe and Mail à Houston, Doug Saunders, note que le cas d'Andrea Yates aurait pu sans trop d'éclat passer simplement de la cour au système de santé. Mais la mort des enfants défrayait déjà les manchettes nationales, et Rosenthal affronte une élection en 2004. On lui reproche d'envoyer à la mort surtout de pauvres types noirs. Pour le professeur David Dow de l'université de Houston, on aura voulu neutraliser la perception que "seuls les gens défavorisés sont sujets à cette peine".

Les représentants de Rosenthal au procès ont, en tout cas, rigoureusement réclamé non seulement un verdict de culpabilité, mais une sentence de mort. Émus peut-être par l'appel de la mère d'Andrea, les jurés ont "épargné" la vie de la jeune femme. Mais le procureur, prévoyant ce possible "échec", tient deux autres accusations en réserve pour s'assurer que la coupable sera un jour exécutée. Un autre jury pourrait bien, en effet, appuyer la stricte doctrine de la loi et de l'ordre en vigueur au Texas.

Enfermée dans son propre enfer

Quelle que soit l'issue, la jeune femme paraît perdue, dans tous les sens du terme. Qu'on l'enferme dans un pénitencier jusqu'à l'âge de 77 ans, ou qu'on l'exécute après des années d'attente dans la cellule des condamnés à mort, ou même qu'on la libère pour la confier à une clinique, sa vie aura été une tragédie totale doublée d'une immense injustice. Remise, le cas échéant, en liberté, elle ne sera plus jamais vraiment libre. Un psychiatre notait dans le Houston Chronicle que même si sa santé est rétablie, une mère qui a tué ses enfants reste "enfermée dans son propre enfer pour le restant de ses jours".

La justice ne tient pas le beau rôle dans cette affaire, mais plusieurs autres institutions y ont lourdement concouru. Religion, médecine et politique sont, elles aussi, mises en cause.

Les prescriptions morales imposées aux gens sans égard à leur situation ou à leur condition continuent d'engendrer des drames. Certes, bien des femmes ont mis au monde de nombreux enfants sans sombrer dans la dépression. Mais on ne compte pas les malheurs entraînés, encore de nos jours, non seulement par les enseignements bizarres de certaines sectes, mais par des doctrines prétendant à l'infaillibilité.

Se défendant d'avoir imposé à son épouse des grossesses dangereuses, Russell Yates a invoqué sa propre ignorance en matière de "dépression", pour s'en prendre ensuite à sa compagnie d'assurances, plus intéressée par les profits que par le traitement (écourté) de la jeune mère. La cupidité, en effet, le dispute parfois à l'anarchie dans la prestation des soins. Mais en santé mentale, l'inculture et les préjugés mènent également à ces tragédies horribles comme à nombre d'autres drames silencieux.

Autre aspect non moins accablant de ces tueries: l'exploitation démagogique qu'en font des policiers ou des juristes en mal de carrière politique ou des parlementaires rivalisant à qui proposera les lois les plus extrêmes. Andrea Yates n'aura pas été la première innocente à tomber victime d'une démocratie bassement électoraliste où un individu peut être vite sacrifié à l'hystérie d'une collectivité.

Quand une foule ignare lynchait autrefois le premier suspect venu, la chose était affligeante, mais compréhensible. Mais que des juristes sortis de grandes institutions se prêtent de nos jours à un exercice à peine différent, voilà qui en dit long sur l'état d'une civilisation qui se donne en exemple au reste de la planète.

Ici même, au Canada, on sera plus rassuré quand le pays sera moins porté à suivre la justice musclée des États-Unis, et qu'aux Communes aucun député ne souscrira plus à la loi du Texas. La pauvre Andrea constituait certainement un danger pour les siens comme pour elle-même. Mais autrement plus dangereux sont les justiciers qui veulent la tuer en invoquant une "loi de Dieu".

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.