L'impossible réconciliation

Ottawa — Mais quand donc le Canada réussira-t-il à remettre le couvercle sur la marmite de la procréation assistée?
La question se pose aujourd'hui, alors qu'une fois de plus l'épineux sujet de l'infertilité et des technologies de procréation visant à la surmonter redevient d'actualité. Cette fois, ce sont les nominations faites à quelques jours de Noël par Ottawa qui réveillent les vieilles colères et ravivent les rancunes.

Le débat sur la procréation assistée au Canada n'a pas (encore?) permis d'en arriver à un point d'équilibre entre les différentes factions qui s'opposent. D'un côté, on trouve les philosophes, féministes, spécialistes de l'éthique et penseurs en bioéthique de tout acabit qui insistent sur le caractère sacré du corps humain et sur les limites nécessaires que l'on doit imposer à la science lorsque vient le temps de «fabriquer» des enfants. De l'autre se trouvent les couples infertiles désireux d'avoir des enfants à tout prix et leurs médecins qui n'acceptent pas toutes les velléités de l'État à leur imposer des limites.

Le tumulte actuel a été provoqué par la nomination, le 21 décembre dernier, après 18 heures, des dix personnes qui siégeront au conseil d'administration de la nouvelle agence fédérale supervisant l'activité des cliniques de fertilité au pays, Procréation assistée Canada. Très vite, des critiques se sont fait entendre: le conseil comporterait trop de gens jugés «conservateurs» parce que associés à des groupes religieux ou pro-vie. L'Association canadienne de sensibilisation à l'infertilité (ACSI), basée à Montréal, a rapidement joint sa voix pour dénoncer l'absence, au conseil d'administration, de médecins ayant pratiqué dans le domaine de l'infertilité ainsi que de personnes infertiles.

Une affaire de gros sous

Pour Abby Lippman, professeure en bioéthique au département de l'épidémiologie de l'université McGill, ces critiques étaient prévisibles. «Ce groupe [l'ACSI] est subventionné en presque totalité par les médecins qui travaillent dans le domaine, lance-t-elle en entrevue avec Le Devoir. Les médecins ont tenté de saboter cette loi depuis le début parce qu'elle limite leur pratique. Il faut comprendre que les traitements de fertilité se font dans le secteur privé. Ce n'est pas couvert par l'assurance maladie. Les médecins font payer les patients.»

Beverly Hanck, la directrice générale de l'ACSI, rejette ces allégations. «Personne ne m'achète et personne ne me vend», lance-t-elle. Elle reconnaît que «trois ou quatre» compagnies pharmaceutiques versent à l'ACSI environ 10 000 $ par année chacune. La publicité apparaissant dans un magazine de l'ACSI, acheté notamment par des médecins et des cliniques, constitue une autre source de revenus importante.

Reste que Mme Hanck affirmait cette semaine en conférence de presse qu'obtenir une place au conseil d'administration de Procréation assistée Canada, pour les gens qu'elle représente, constituerait une occasion d'infléchir la loi fédérale, loi que l'ACSI n'a jamais digérée. «La revue de la loi qui devra être effectuée dans trois ans est très importante. Il y a des patients qui voudraient que la loi soit changée. [...] Si le conseil d'administration de l'Agence est trop conservateur, il ne fera peut-être pas les changements que je crois être nécessaires.»

Selon la professeure Lippman, la loi fédérale adoptée en 2004 ne peut pas être améliorée. Du moins, pas sans compromettre le très fragile équilibre auquel le Canada est arrivé après plus de 15 ans de débat. «Ça n'existe pas, une loi parfaite. Un consensus a été trouvé entre la droite critique et la gauche critique. [...] Le fait que tout le monde critique et que personne n'a vraiment gagné sa cause prouve que c'est une bonne loi!», lance-t-elle en riant, reconnaissant qu'elle est elle-même insatisfaite.

Banques à sec

Le son de cloche est le même du côté de l'Infertility Network. Basé dans la métropole ontarienne, ce groupe avait débuté comme la section torontoise de l'ACSI. «Nous nous sommes séparés notamment à cause du financement que recevait l'ACSI des compagnies pharmaceutiques», raconte Diane Allen, la directrice exécutive du groupe aujourd'hui indépendant.

Elle raconte que ces compagnies, qui la finançaient un peu au départ, l'ont menacée de lui couper les vivres si elle appuyait la loi fédérale sur la procréation assistée. Elle sont passées à l'acte. «Ces médecins pratiquent tous dans le secteur privé. Je sais que certains touchent plus d'un million de dollars par année après dépenses. Alors, les enjeux pour eux sont immenses!»

La loi, il est vrai, a frappé de plein fouet les cliniques de fertilité. En interdisant la rémunération des donneurs de gamètes, les banques de sperme canadiennes se sont toutes vidées et le partage d'ovule a cessé. On importe aujourd'hui le sperme des États-Unis. Quand la réglementation venant préciser la loi sera connue (d'ici un an, promet Santé Canada), il se peut que cette importation devienne illégale étant donné que les donneurs de sperme américains sont rémunérés.

«Avec cette loi, nous détruisons toute possibilité d'avoir un programme d'insémination canadien avec des ressources canadiennes et des donneurs canadiens parce qu'il n'est pas possible de faire compétition avec les États-Unis», avertissait d'ailleurs à l'automne 2005 le docteur Alfonso Del Valle, de la banque de sperme privée de Toronto Repromed, au cours d'une entrevue avec Le Devoir.

Des conservateurs?

Pour toutes ces raisons, Mme Allen, tout comme la professeure Lippman, attend de voir ce que feront les membres du conseil d'administration de la nouvelle agence fédérale avant d'en critiquer le supposé biais conservateur. «Je m'inquiète que ces gens aient été attaqués de manière très vicieuse par voie d'insinuation. Quiconque a lu les travaux de ces personnes ne peut que conclure que ce sont des gens extrêmement connaissants dans le domaine et réfléchis.»

Mme Allen se porte notamment à la défense de Suzanne Rosell Scorsone, critiquée parce qu'elle est associée à l'archevêché de Toronto. Elle avait pourtant siégé à la commission royale d'enquête, de 1989 à 1993. Elle n'a jamais sombré dans les «dogmes religieux», affirme Mme Allen. «Alors, l'étiqueter de la sorte... »

Par ailleurs, si Mme Allen et la professeure Lippman déplorent, comme l'ACSI, l'absence de représentant de praticiens à la retraite (pour éviter les conflits d'intérêts, la loi interdisant les médecins pratiquant) et de personnes infertiles au conseil d'administration de Procréation assistée Canada, elles ajoutent qu'une personne née de ces techniques de reproduction devrait aussi être nommée.

Mme Allen raconte qu'elle subissait des traitements de fertilité à l'époque de la commission royale d'enquête. «J'étais furieuse qu'une telle commission existe. Je croyais que ces questions ne concernaient que la femme et son médecin traitant. Avec le temps, j'ai compris que ces questions sont beaucoup plus complexes et ont des répercussions sur le futur. Ce n'est pas seulement à propos de notre désir d'avoir des enfants.»

Faisant référence à la clinique texane Abraham Center for Life (voir encadré), Mme Allen insiste sur le fait qu'il ne faut pas adopter une approche orientée sur la «manufacture» d'enfants.

«Les gens nés d'un don de sperme éprouvent un sentiment de vide parce qu'ils ne connaissent pas l'autre moitié de leur histoire génétique: leur père biologique, leurs frères
et soeurs, oncles, tantes, leur histoire médicale. Tout cela est perdu. Alors, l'idée qu'il pourrait vous manquer les deux côtés et que cela soit fait délibérément pour des raisons commerciales... »

Françoise Baylis, une des membres de ce conseil d'administration tant décrié, rétorque que l'agence ne fonctionnera pas en vase clos. «Rien ne nous empêchera d'aller chercher cette expertise en consultation», a-t-elle déclaré en entrevue avec Le Devoir cette semaine.

***

Une première banque commerciale d'embryons

L'Abraham Center for Life. Cette clinique de traitement de l'infertilité de San Antonio, au Texas, a lancé en juin dernier un nouveau service pour les couples désireux, mais incapables, d'avoir un enfant: l'achat d'embryons faits sur mesure.

La clinique propose aux couples infertiles une solution de remplacement à «l'adoption» d'embryons surnuméraires, ces embryons de couples ayant subi des traitements de fertilité qui n'ont pas été implantés dans l'utérus de la femme. Elle fabrique à partir de dons de sperme et d'ovules des embryons à la demande, après que les parents ont pu revoir le profil des donneurs. La clinique offre même un service de mère porteuse pour les couples incapables de mener l'embryon à terme.

L'avantage, clame le site Internet de la clinique, est qu'il n'y a «aucun attachement émotionnel de la part des donneurs, et la famille récipiendaire n'a pas à se "vendre" aux parents biologiques dans l'espoir d'être choisie».

La clinique, gérée par Jennalee Ryan, a été critiquée de toutes parts aux États-Unis pour son approche «manufacturière» de la naissance des enfants et pour les risques d'eugénisme. Mme Ryan, mère de six enfants elle-même, promet qu'il n'y aura pas d'embryons de surplus. La clinique porte ce nom en référence au personnage biblique Abraham qui, craignant que son épouse vieillissante Sarah soit incapable de lui donner un enfant, en a fait un à la servante de celle-ci, Hagar. Sarah aurait finalement enfanté à 90 ans...
1 commentaire
  • Henri-Bernard Boivin - Abonné 13 janvier 2007 09 h 54

    Des enfants à tout prix

    Merci et félicitations Mme Buzzetti pour cet article éclairant qui campe bien les enjeux et les protagonistes. Il est vrai que notre société ne "produit" pas assez d'enfants et il est fâcheux qu'il faille en "importer". Mais le taux d'avortements y est peut-être pour quelque chose, non? Il est vrai que c'est pénible qu'un couple souhaitant avoir des enfants ait des problèmes d'infertilité. Mais on peut vivre une vie riche en expériences positives de toutes sortes, même sans enfants. Je me méfie des gens qui veulent avoir des enfants à tout prix. Est-ce par altruisme?
    Henri-B. Boivin