Le patron de la GRC en sursis

Dans une procédure exceptionnelle, le commissaire de la GRC, Giuliano Zaccardelli, a dû prêter serment hier avant de témoigner devant le comité parlementaire sur l’affaire Arar.
Photo: Agence Reuters Dans une procédure exceptionnelle, le commissaire de la GRC, Giuliano Zaccardelli, a dû prêter serment hier avant de témoigner devant le comité parlementaire sur l’affaire Arar.

Ottawa — Le commissaire de la GRC, Giuliano Zaccardelli, n'aura convaincu personne, pas même le premier ministre du Canada. Stephen Harper a qualifié hier le changement de version du numéro un de la GRC d'inquiétant et a annoncé que son cas était à l'étude. Le congédiement ne semble plus très loin.

M. Zaccardelli jouait son avenir politique hier matin en comparaissant devant le comité parlementaire étudiant le cas de Maher Arar et tout indique qu'il n'a pas bien joué ses cartes. Tous les partis, y compris le Parti conservateur au pouvoir, en sont ressortis avec la conviction que l'homme leur avait menti.

À la Chambre des communes, l'opposition a unanimement demandé le congédiement de M. Zaccardelli. Au lieu de le protéger, le premier ministre Stephen Harper a reconnu que les témoignages contradictoires du commissaire étaient difficiles à réconcilier.

«En ce qui concerne le commissaire de la GRC, ce gouvernement est un peu surpris, préoccupé aussi et inquiet de son témoignage aujourd'hui. Nous allons examiner ce témoignage», a déclaré M. Harper en réponse au nouveau chef de l'opposition officielle, Stéphane Dion.

Par ses réponses, le premier ministre a laissé entendre qu'Ottawa n'attendait plus, pour pousser M. Zaccardelli vers la sortie, que le feu vert de ses conseillers juridiques pour s'immuniser contre toute poursuite ultérieure. «Le gouvernement doit être prudent dans ce genre de circonstances, a précisé M. Harper. Lorsque quelque chose est dit en comité parlementaire ou dans un rapport, le gouvernement ne peut pas simplement congédier les gens sans respecter le processus. C'est ce que le précédent gouvernement a fait. Ils ont fait cela à M. Pelletier. Ils ont fait cela à plusieurs autres personnes, à M. Dingwall. En bout de piste, nous avons dû débourser d'énormes sommes d'argent.»

Dans la foulée du scandale des commandites, le gouvernement fédéral libéral avait procédé à une purge de la haute direction des sociétés d'État: Jean Pelletier (président de Via Rail), Marc LeFrançois (p.-d.g. de Via Rail) et Michel Vennat (BDC) ont été congédiés, tandis qu'André Ouellet (Postes Canada) est parti. Tous ont poursuivi le gouvernement, et les congédiements de MM. Vennat et Pelletier ont été annulés.

Quant à David Dingwall, poussé vers la porte de sortie par les libéraux à cause de ses somptueux comptes de dépenses à la Monnaie royale canadienne, il a obtenu une compensation de 417 000 $.

Quoi qu'il en soit, le commissaire ne partira pas de lui-même. Hier matin, M. Zaccardelli a répondu aux journalistes qui lui demandaient inlassablement s'il allait démissionner que ce n'était pas son intention. «J'ai déclaré plus d'une fois que je n'ai pas l'intention de démissionner. J'ai l'intention de mettre en application les recommandations du juge O'Connor pour que la GRC soit une meilleure organisation.»

Des versions diamétralement opposées

En matinée, Giuliano Zaccardelli comparaissait en comité parlementaire pour expliquer son implication dans le dossier Maher Arar, ce Canadien expulsé vers la Syrie sous de fausses accusations de terrorisme. Il y est resté plus d'un an et y a été torturé. Fait rare, M. Zaccardelli a été invité à jurer qu'il ne dirait «que la vérité et rien que la vérité».

Le 28 septembre dernier, le commissaire avait affirmé que, dès l'arrivée de M. Arar en Syrie (octobre 2002), il avait exigé le dossier, acquis la conviction que la GRC avait commis une erreur et en avait informé les ministres en poste. Or, quelques jours plus tard, tous les ministres concernés, dont le premier ministre de l'époque, Paul Martin, ont affirmé ne jamais avoir rien su d'une telle erreur. M. Zaccardelli comparaissait donc ce matin pour expliquer cette contradiction. Sa version avait complètement changé. Ce n'est plus qu'en septembre 2006, à la lecture du rapport O'Connor, qu'il a su qu'une erreur avait été commise.

«Je reconnais avoir fait une erreur, erreur que je ne peux attribuer qu'à mon empressement à me présenter devant votre comité et à ma tentative d'assimiler le plus possible des 1200 pages du rapport.» Sa comparution était survenue 10 jours après le dépôt du rapport de la commission d'enquête. «De toute évidence, j'ai transféré le savoir acquis en 2006 à ce que je savais en 2002, ce qui était incorrect.»

Aucun député présent n'a cru le commissaire. Le conservateur Laurie Hawk s'est dit «incrédule», le libéral Mark Holland a parlé de «parjure», le néo-démocrate Joe Comartin, d'un «non-sens», tandis que le bloquiste Serger Ménard lui a demandé de démissionner s'il est «un homme d'honneur». «J'ai peine à croire qu'un policier comptant 36 ans d'expérience pourrait faire une telle erreur que de transférer des connaissances acquises en 2006 à une situation étant survenue en 2002, a déclaré M. Hawk. Lorsque la situation est aussi grave, il me semble que je serais, moi, retourné lire mes notes.»

Le commissaire a pourtant tenté de convaincre les députés qu'il n'était pas de son intérêt de mentir lors de sa première comparution. «Les conséquences ont été lourdes pour moi. Je ne pense pas que je l'aurais fait exprès! s'est-il exclamé. Cela a été très difficile pour moi au cours des dernières semaines. Je suis le seul qui a souffert des conséquences de cela.» Ce à quoi un député libéral a crié: «Non», tandis que plusieurs observateurs dans la salle se sont étouffés. Maher Arar poursuit Ottawa pour 400 millions de dollars, selon le gouvernement, pour la souffrance qu'il a endurée et sa réputation ternie.

Après la comparution, M. Ménard a indiqué qu'il ne croyait pas M. Zaccardelli. «Quand on commence par un petit mensonge, on est pris dans l'engrenage qui nous amène à en dire d'autres. Je pense qu'à l'origine il y avait un désir de ne pas reconnaître une erreur qui avait été commise par son service.»

Chez les conservateurs, on se donne tout le temps nécessaire pour étudier le cas du commissaire. En outre, on aime bien rappeler que l'expulsion de M. Arar s'est produite sous le règne libéral. On souligne aussi que les libéraux s'en prennent à la GRC avec d'autant plus de virulence qu'ils lui en veulent d'avoir annoncé, en pleine campagne électorale l'hiver dernier, l'ouverture d'une enquête sur un possible délit d'initié au cabinet du ministre des Finances.

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