La plus grosse rafle de l'histoire canadienne

Nicolo Rizzuto a été transféré hier soir du quartier général de la GRC à la prison de Bordeaux.
Photo: Jacques Nadeau Nicolo Rizzuto a été transféré hier soir du quartier général de la GRC à la prison de Bordeaux.

Le coup de massue qu'a reçu la mafia italienne est gros, très gros. L'Unité mixte d'enquête sur le crime organisé au Québec de la Gendarmerie royale du Canada a réussi hier la plus grosse rafle de l'histoire du pays dirigée contre la famille mafieuse en procédant à l'arrestation des têtes dirigeantes du clan sicilien et de plusieurs dizaines de leurs lieutenants. L'opération, baptisée Colisée, a même permis de découvrir que les mafiosi avaient leurs entrées à l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, qui servait de porte d'entrée à de grandes quantités de cocaïne.

Au moment de mettre sous presse, 73 personnes avaient été arrêtées sur un total de 90 individus recherchés. La figure la plus importante est Nicolo Rizzuto, 82 ans, considéré comme le patriarche de cette famille criminelle affiliée au très imposant clan new-yorkais Bonanno. Il est aussi le père de Vito Rizzuto, ce parrain de la mafia extradé aux États-Unis en août 2006 pour y être jugé dans une affaire de triple meurtre remontant à 1981. Le beau-frère de Vito Rizzuto, Paolo Renda, 67 ans, lui aussi interpellé, est considéré comme la deuxième tête dirigeante de la mafia italienne au pays. Les quatre autres hauts dirigeants du clan arrêtés hier sont Rocco Sollecito, Francesco Del Balso, Lorenzo Giordano et Francesco Arcadi. Ce dernier était considéré comme le successeur de Vito Rizzuto sur le terrain.

Chacun d'eux fait face à une moyenne de 19 chefs d'accusation. Un total de 1350 accusations pour des crimes qui auraient été commis entre 2003 et 2006 pèse sur les personnes arrêtées. Elles sont notamment accusées d'importation de cocaïne, de complot pour importation de cocaïne, de trafic de drogues, de complot pour trafic de drogues, d'exportation de drogue, de gangstérisme, de corruption, de bookmaking, d'extorsion, de possession d'armes à autorisation restreinte, de possession de produits de la criminalité et de tentatives de meurtre.

Complices à l'aéroport de Montréal

Les enquêteurs ont d'ailleurs découvert que le clan italien pouvait compter sur la complicité de deux employées corrompues de l'Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) qui travaillaient à l'aéroport Pierre-Elliott-Trudeau pour faciliter l'importation de cocaïne. Les deux femmes en question sont Nancy Cedeno, âgée de 32 ans, de Laval, et Marilyn Béliveau, de Montréal.

Une dizaine d'autres employés ou d'ex-employés qui travaillaient au même aéroport pour une compagnie aérienne ou pour une firme de services alimentaires ont aussi été interpellés. «On s'est rendu compte que l'organisation s'était infiltrée à l'aéroport de Montréal. Des employés de l'aéroport ou qui ont déjà travaillé là facilitaient l'importation de cocaïne à travers l'aéroport», a d'ailleurs expliqué l'agent Luc Bessette, de la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Des membres de la famille mafieuse et au moins une agente de l'ASFC auraient également conspiré pour importer 1300 kilos de cocaïne à l'aide d'un conteneur entrant au pays par train. Une quantité de 300 kilos, constituant le premier envoi d'une cargaison totale de 1300 kilos, a été saisie en novembre 2005. Les activités d'importation de stupéfiants touchaient huit pays: États-Unis, Mexique, Colombie, Venezuela, Belize, Haïti, Jamaïque et République dominicaine.

Le clan avait aussi créé une filière d'exportation de cannabis vers les États-Unis en utilisant le territoire d'Akwesasne comme lieu de transit pour la drogue et pour le retour au pays de l'argent obtenu de la vente de la marijuana. Les autochtones ne seraient pas impliqués dans cette affaire, selon ce qu'a indiqué la GRC.

Quelque 90 perquisitions ont en outre été menées dans la région montréalaise hier. Les avoirs de certains des accusés ont été saisis, dont de luxueuses maisons et des comptes bancaires. Plus de trois millions $US, 255 200 $CAN et plusieurs kilogrammes de cocaïne ont aussi été saisis.

Pas moins d'une quinzaine d'avocats représentant les accusés ont passé la journée au Palais de justice de Montréal hier en attendant la comparution de leurs clients. Les procédures étaient des plus fastidieuses hier en raison non seulement du nombre de personnes arrêtées mais aussi de la complexité de la cause. Certains ont comparu par vidéoconférence depuis la prison de Bordeaux ou depuis le centre pénitentiaire de Rivière-des-Prairies. D'autres devraient comparaître aujourd'hui.

La plupart des têtes dirigeantes devront demeurer derrière les barreaux. Cinq hommes reliés aux paris illégaux en ligne ont été libérés. Une jeune femme de 22 ans, Julie Chateauneuf-Fleury, accusée avec plus d'une trentaine d'autres d'importation et de possession de cocaïne en vue d'en faire le trafic, devra pour sa part demeurer en prison.

Cette très vaste enquête s'est échelonnée sur quatre ans et plus de 700 agents de police y ont participé. Dirigée par l'Unité mixte d'enquête sur le crime organisé, elle a été réalisée par la GRC avec la collaboration de la Sûreté du Québec, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), de l'Agence des services frontaliers du Canada, du Service de protection des citoyens de Laval et de l'Agence du revenu du Canada.

Le porte-parole de la GRC, Richard Guay, a estimé que ce coup de filet, «qui a permis d'atteindre le coeur du crime organisé italien», démontre surtout les «nombreuses ramifications du crime organisé traditionnel de souche italienne dans plusieurs sphères d'activité». Il a ajouté que les stupéfiants importés étaient écoulés partout au pays. M. Guay a également fait savoir que les prochaines étapes de lutte contre le crime organisé serviront à cibler les secteurs de la finance et du blanchiment d'argent.

M. Guay n'a pas voulu donner plus de détails sur la teneur de l'enquête ayant mené à ces arrestations. On devrait en savoir plus cet après-midi. Il a simplement répondu par un sourire lorsqu'on lui a demandé si des personnes avaient accepté de se mettre à table et de témoigner contre des têtes dirigeantes de la mafia afin de faire progresser l'enquête.

Selon M. Guay, «les groupes criminels resteront sur le qui-vive [au cours des prochaines semaines] et essaieront potentiellement de se repositionner». Les groupes de motards criminels ou les gangs de rue tenteront-ils de profiter de l'occasion pour occuper le terrain? Mario Plante, du SPVM, a dit que l'opération Colisée ouvre en effet une «très belle "fenêtre d'opportunité"» pour ces organisations, qui pourraient très bien «tenter de mettre la main» sur le marché et le territoire laissés vacants par la rafle d'hier. Cette hypothèse dépend aussi de la relève qui serait prête à poursuivre le travail au sein de la mafia italienne, qui a des ramifications dans plusieurs pays d'Europe et des Amériques.

L'ex-député Jean-Pierre Charbonneau, auteur du livre La Filière canadienne sur le crime organisé, a jugé hier que même si le «patriarche Nicolo Rizzuto» a été arrêté, les mafiosi n'ont pas dit leur dernier mot. Il s'agit de «la plus grosse, de la plus ancienne et de la plus riche organisation criminelle au pays. Il ne faut pas penser qu'ils vont disparaître ou que les autres groupes vont les pousser dans le coin. Ils font partie d'un important réseau international, a-t-il rappelé. Ça va rendre leurs opérations plus compliquées pour un certain temps, mais la caractéristique de ce genre d'organisation, c'est que ça fonctionne par postes. Quand un poste est laissé vacant, il est rempli par d'autres».

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Avec la Presse canadienne

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