Le mystère de la longévité

Le compositeur Gilles Tremblay et sa compagne Jacqueline.
Photo: Jacques Nadeau Le compositeur Gilles Tremblay et sa compagne Jacqueline.

Quel est donc le secret de la longévité? Comment peut-on prolonger la vie tout en vieillissant harmonieusement? Certains résultats récents de la recherche scientifique étonnent et nous incitent à revoir nos idées préconçues. D'autres renforcent les traditionnelles recommandations pour une bonne hygiène de vie.

Oui, une alimentation riche en fruits et légumes ralentit le vieillissement. Réduire significativement les calories ingérées le freine encore plus. Oui, l'activité physique est bénéfique pour le système cardiovasculaire. Mais elle maintient aussi en alerte nos facultés intellectuelles. Oui, le stress est délétère. Les personnes âgées en sont les plus grandes victimes. Oui, fréquenter des amis est agréable. Une vie sociale riche et active est probablement le facteur le plus puissant pour allonger la vie!

La communauté scientifique s'entend pour affirmer que les humains ne sont pas tous égaux devant le vieillissement en raison de leur bagage génétique propre. Toutefois, certaines études récentes indiquent que les gènes ne jouent pas un rôle aussi important que plusieurs l'ont cru dans la durée de la vie. En effet, il est généralement impossible de prédire combien de temps vivra une personne en se basant sur l'âge auquel sont décédés ses proches parents. À l'exception toutefois des individus appartenant à des familles qui présentent une longévité très grande.

La durée de vie n'est pas comme la taille, le poids, la personnalité ou même une maladie cardiaque ou le diabète, qui sont hautement héréditaires, indique James W. Vaupel, directeur du Laboratory of Survival and Longevity au Max Planck Institute for Demographic Research à Rostock, en Allemagne. «La taille d'une personne dépend de 80 à 90 % de celle de ses parents. Par contre, la durée de vie de nos parents nous renseigne très peu sur notre propre espérance de vie. Elle ne compte que pour à peine 3 %», a-t-il précisé récemment au New York Times.

La durée de vie est déterminée par un mélange complexe d'événements et de facteurs, comme des prédispositions génétiques à certaines maladies ou des mutations aléatoires pouvant conduire au développement d'un cancer, l'occurrence d'infections ou de blessures à la tête au cours des premières années de la vie, la nutrition et la santé de la mère durant la grossesse. Il n'est donc pas simple de départir ce qui relève des facteurs environnementaux de ce qui dépend des gènes dans la longévité.

Pour y parvenir, le Dr Kaare Christensen, professeur d'épidémiologie à l'University of Southern Denmark, a comparé des jumeaux identiques, qui possèdent exactement les mêmes gènes, à des faux jumeaux, qui ne partagent que quelques gènes, à l'instar de simples frères et soeurs nés à des moments différents. Les données qu'il a recueillies sur 10 251 paires de jumeaux de même sexe, identiques et faux, nés entre 1870 et 1910 au Danemark, en Finlande ou en Suisse, indiquent que les jumeaux identiques mouraient à des âges plus rapprochés que les faux jumeaux. «Néanmoins, la vaste majorité d'entre eux décédaient à plusieurs années d'intervalle, démontrant ainsi que l'influence de la génétique n'était pas aussi déterminante qu'on le supposait», souligne-t-il dans un article publié récemment dans la revue Human Genetics.

Comme la plupart des scientifiques, le Dr Christensen était persuadé que les morts précoces étaient très souvent liées à l'hérédité, par le biais de prédispositions à certaines maladies cardiovasculaires ou à des cancers. Mais l'analyse de ses données sur les jumeaux a révélé que la génétique n'exerçait aucune influence sur l'âge de la mort avant 60 ans, et même à des âges plus avancés, sauf chez les personnes dépassant les 90 ans.

Et, même s'il se dégageait dans quelques rares familles une tendance à vivre extraordinairement longtemps, le rôle de la génétique y est apparu beaucoup moins important qu'on l'avait estimé. Ainsi, une femme dont la soeur a vécu jusqu'à 100 ans a quatre chances sur cent de vivre aussi longtemps, une proportion plus élevée que la moyenne des femmes qui n'ont qu'une chance sur 100 d'atteindre cet âge vénérable. Une proportion qui demeure néanmoins infime. Or, pour les hommes, la probabilité est encore plus faible puisqu'un homme dont la soeur s'est éteinte à 100 ans a 0,4 chance sur cent de vivre jusqu'à cet âge avancé. La moyenne des hommes n'ayant que 0,1 % de chance de devenir centenaire.

Selon Caleb Finch, chercheur à l'University of Southern California, ces données concordent avec celles qu'on obtient chez les animaux. Des vers, des mouches ou des souris génétiquement identiques et vivant dans le même environnement meurent en effet à des moments différents. Pourquoi? Le hasard compte vraisemblablement pour beaucoup. «Celui associé aux expériences de la vie, dont certaines auront des répercussions négatives, comme une infection, une blessure à la tête, une mutation susceptible de transformer une cellule en cancer. Mais aussi celui survenant au cours du développement» et qui peut provoquer de petites différences dans la croissance des cellules et leur division, ainsi que dans l'activité des gènes. Tous ces événements aléatoires peuvent se traduire chez un même couple de jumeaux identiques par un nombre différent de cellules dans leurs reins ou une morphologie distincte de leur cerveau. Or l'une de ces formes particulières apparues très tôt dans la vie pourra être le point de départ d'une dégénérescence des décennies plus tard.

Même des maladies reconnues comme étant clairement héréditaires, tels des cancers, ne le sont pas autant qu'on l'estime. En analysant les taux de cancer chez 44 788 paires de jumeaux, le Dr Paul Lichtenstein, de la Karolinska Institute de Stockholm, et ses collègues ont trouvé que seuls les cancers du sein, de la prostate et colorectal comportaient une composante génétique, mais peu importante. Si un individu développait un de ces cancers, le risque que son jumeau identique souffre aussi de ce cancer était cinq fois supérieur à celui d'une personne en général et s'élevait à 15 % (soit 15 fois sur 100): un faible risque, somme toute, ont affirmé les chercheurs dans un article du New England Journal of Medicine.

Pour leur part, Margaret Gatz, de l'University of Southern California, et Nancy Pedersen, de l'Institut Karolinska, ont observé chez des jumeaux suédois âgés de 65 ans et plus que, lorsque l'un des jumeaux identiques développait la maladie d'Alzheimer, dont on a découvert des gènes de prédisposition, l'autre courait le risque d'en souffrir aussi dans une proportion de 6 sur 10. Dans les paires de faux jumeaux, ce risque tombait à 3 sur 10. «Mais la maladie est tellement fréquente dans la population générale que les gènes de prédisposition à cette maladie doivent être très communs», font remarquer les chercheuses.

Ces différentes études confirment que la présence d'une maladie à caractère génétique au sein d'une famille ne garantit pas que tous les membres de cette famille en seront atteints et, inversement, l'absence de maladies héréditaires dans une famille ne signifie pas pour autant que ceux qui la composent en seront prémunis.

Le démographe Bertrand Desjardins, de l'Université de Montréal, a du mal à croire que la génétique n'intervient pas dans la longévité depuis qu'il a découvert que, parmi les cinq centenaires de la population canadienne-française d'avant 1850, deux étaient des soeurs dont le père avait vécu jusqu'à 98 ans, tout comme une autre de leurs soeurs. «Puisqu'on a constaté que l'extrême longévité était fréquente au sein de certaines familles, cela prouve qu'il ne s'agit pas d'un simple phénomène aléatoire mais d'un avantage génétique, d'autant qu'on a observé de telles concentrations familiales dans différents contextes et endroits du monde», fait-il remarquer.

De nombreuses recherches sont menées de par le monde dans le but de dépister les déterminants génétiques de la longévité et d'une bonne santé durant la vieillesse. Pour ce faire, on compare le patrimoine génétique de centenaires à celui du reste de la population. Jusqu'à ce jour, la quête des gènes de la longévité n'a révélé qu'un seul candidat: un gène synthétisant une lipoprotéine de très grande dimension qui transporte le bon cholestérol. Or les porteurs de ce gène qui réduit les maladies cardiovasculaires et la maladie d'Alzheimer auraient deux fois plus de chances de vivre jusqu'à cent ans. Encore une fois, cette chance demeure très réduite.

Bertrand Desjardins s'est rendu récemment en Sardaigne, où on retrouve une proportion inhabituelle de centenaires de sexe masculin. Ces Sardes à la longévité exceptionnelle vivent pour la plupart en montagne, dans des endroits relativement isolés où les habitants se mariaient jadis entre apparentés. «Certains gènes ont ainsi pu s'exprimer plus fréquemment et contribuer à cette longévité exceptionnelle», souligne le chercheur.

La plus grande longévité des hommes — par rapport aux femmes — s'explique probablement par leur vie peu stressante et agrémentée de fréquentes rencontres sociales. «Dans la société sarde, les hommes s'occupaient des moutons et passaient de longues heures assis dehors sur un banc à papoter entre eux tandis que les épouses trimaient derrière des portes closes», décrit-il.

Le mode de vie est donc au coeur de la longévité. Et les deux grands facteurs qui peuvent aider à mieux vieillir sont vraisemblablement la nutrition et l'exercice physique.