Place au pouvoir «gris»

La promesse de la «liberté 55» relève aujourd'hui du fantasme. Nombre de travailleurs ne prendront pas leur retraite avant l'âge de 70 ans. Plusieurs jeunes retraités retournent sur le marché du travail. Leurs motivations sont financières ou sociales. Le stéréotype de la personne âgée vulnérable et malade fait place à l'image du retraité dynamique et engagé. Cette période charnière de la vie, qui est déjà en pleine mutation, prendra sans doute un autre tournant avec l'arrivée des «baby-boomers».

La retraite telle qu'instituée depuis des décennies, c'est-à-dire se retirer du marché du travail à 65 ans pour jouir d'une nouvelle liberté et du versement d'une pension, est un modèle dépassé. Alors que le vieillissement était associé auparavant à la décrépitude et à la fragilité, l'âge d'or rime désormais avec possibilités. Retraite anticipée ou progressive, bénévolat, engagement citoyen, voire même travail à temps partiel ou retour au travail... Les aînés redéfinissent leur rôle social jour après jour.

Frédéric Lesemann, professeur à l'Institut national de recherche scientifique — INRS-Urbanisation, culture et société — et directeur du Groupe de recherche sur les transformations du travail, des âges et des politiques sociales (TRANSPOL), s'intéresse depuis quelques années à l'évolution de la retraite. «On est sorti de la conception ternaire de la vie active sans aucune superposition, explique-t-il. Les divisions sont plus souples et brouillées qu'il y a 15 ou 20 ans. Le schéma études-travail-retraite ne tient plus. On peut étudier et travailler en même temps, de même qu'on peut travailler tout en étant à la retraite.»

Il observe une tendance croissante et réelle des retraités en emploi. «Un tiers des personnes entre 60 et 70 ans continue à travailler ou quitte son travail puis en recommence un nouveau.» Preuve que les temps changent, 56 % des Canadiens interrogés dans le cadre de l'International Retirement Security Survey, une enquête conduite en 2005 par l'American Association of Retired Persons (AARP), s'attendent à travailler durant leurs années de retraite, et seulement 18 % des sondés espèrent avoir cessé complètement toute activité rémunérée.

Parcours de vie renversé

L'amplification de ce phénomène au fil des années trouve sa source dans différentes mutations sociales et économiques. L'amélioration globale de la santé et la croissance de l'espérance de vie ont un impact significatif sur la gestion de la retraite. «L'individu âgé de 65 ans en 2006 a le même état de santé que celui âgé de 54 ans en 1960, dit Frédéric Lesemann. La forme physique et psychologique étant nettement meilleure, cela le rend plus disponible pour le boulot.»

La population use par ailleurs plus longtemps les bancs de l'université, ce qui renverse le parcours «normal» de la vie. Si une personne quitte l'école à 30 ans, travaille jusqu'à 61 ans et meurt à 99 ans, elle aura passé plus de temps à la retraite que sur le marché du travail. Beaucoup ne peuvent envisager d'écouler une aussi grande quantité de jours paisibles loin de leur emploi, qui structure leur quotidien et maintient leur réseau social. «Leur travail donne un sens à leur vie», observe M. Lesemann qui ajoute du même souffle que certaines personnes demeurent sur le marché du travail, car elles trouvent «insupportable» de se retrouver soudainement 24 heures sur 24 avec leur conjoint.

Le passage du statut de travailleur à celui de retraité entraîne une chute de revenus parfois brutale. Les Canadiens retraités ont beau profiter d'un système de protection sociale plus généreux que celui de leurs voisins du sud, il n'en demeure pas moins que leur revenu moyen est de 21 000 $ par année. Il faut dire que peu d'employeurs offrent un régime de retraite. Quarante pour cent des 65 ans et plus ont des revenus à la limite du seuil de pauvreté. Les gens âgés de 50 à 60 ans ont encore parfois des enfants à leur charge. Les femmes qui sont entrées plus tard sur le marché du travail y resteront plus longtemps, ayant un rattrapage salarial important à effectuer.

Retourner au travail est donc une manière de combler le manque à gagner. Plusieurs se tournent vers un emploi à temps partiel dont les conditions seront beaucoup moins exigeantes que le poste qu'ils ont occupé pendant leur carrière. «Ces retraités choisissent le temps qu'ils veulent bien y consacrer. On estime qu'ils travaillent environ 20 heures par semaine dans les domaines de la vente, de la garde d'enfants, de la construction, par exemple. Leur salaire moyen est de 15 à 16 $ de l'heure, ce qui rapporte 1200 $ par mois. C'est suffisant pour assurer une qualité de vie supérieure», affirme Frédéric Lesemann. Selon lui, près de la moitié du troisième âge sera sans doute en emploi dans dix ans.

Pouvoir gris

Peu importe l'option choisie par les retraités, la priorité demeure le confort. «Ils sont plus scolarisés et donc plus critiques envers les conditions de travail, remarque M. Lesemann. On remarque chez les 50 ans et moins un désinvestissement à l'égard de leur emploi et un réinvestissement dans la sphère affective. Ils n'hésitent pas à prendre leur retraite, car ils recherchent une qualité de vie, un nid douillet, le "cocooning". Quant aux 50 ans et plus, ils auront tendance à poursuivre leur carrière alors que l'heure de la retraite approche. Leur vie de travail a contribué à forger leur identité, à créer un sentiment d'appartenance. Ils y tiennent. Ces deux approches ne sont pas forcément contradictoires. Chacun cherche sa "zone de confort".»

Grâce au poids du nombre, les «baby-boomers» imposeront peu à peu ces nouvelles conceptions plurielles de la retraite. Leur rapport de force se fait déjà sentir tant du côté des politiques que de la consommation. «Ils n'ont pas besoin d'être officiellement organisés comme un groupe de pression. Ils sont déjà reconnus comme tel. Les politiciens visent deux clientèles: les familles et les 60 ans et plus», dit le directeur de TRANSPOL. Aux États-Unis, l'AARP constitue un puissant «lobby» qui réunit plus de 35 millions de membres retraités et âgés de 50 ans et plus. Ceux-ci bénéficient d'une panoplie de services, allant de l'assurance maladie de groupe aux conseils financiers en passant par des réductions sur les billets d'avion.

Au Québec, l'importance du pouvoir gris se fait notamment sentir au petit écran avec les nombreuses publicités destinées au troisième âge: incontinence, arthrose, planification financière pour la retraite... «La Baie offre une section pour les 60 ans et plus où vous êtes servis par des vendeurs de 60 ans et plus, ajoute Frédéric Lesemann. Il y a 20 ans, cela se faisait déjà chez J.C. Penney aux États-Unis. Les retraités sont par ailleurs les principaux acheteurs d'automobiles... qui sont vendues par des retraités. Le marché des condos visant les retraités est florissant. Et qui les vend? Des agents immobiliers retraités!»

Si la population vieillissante a déjà été considérée comme une quantité négligeable et inutile dès lors qu'elle quittait le marché du travail, la tendance actuelle confirme plutôt son influence grandissante au sein de la société. La longévité faisant son oeuvre, la retraite est appelée à subir de nombreuses transformations au cours des prochaines années. «Il n'y a pas si longtemps, notre groupe de recherche a accueilli une spécialiste des "cent-dix-tenaires"», raconte M. Lesemann. Comme quoi il n'est pas inconcevable que les 80 ans et plus militent bientôt pour de meilleures conditions de travail.