À la recherche du pouvoir d'achat perdu

Qu'est-ce qui fait courir les retraités de ce millénaire naissant? Entre autres choses, le maintien du sacro-saint pouvoir d'achat. Car partir à la retraite ne signifie plus tout à fait qu'on se retire de la vie active, au contraire. Et les employés du secteur public ont vu leurs cotisations perdre bien du poids économique de 1982 à 1999 à cause d'une révision du mode d'indexation.

L'Association des retraitées et retraités de l'enseignement du Québec (A.R.E.Q.) a fait de l'indexation une de ses principales revendications et cherche à rallier l'ensemble des associations de retraités à sa cause.

Depuis plusieurs mois, les retraités intensifient leurs actions publiques afin de sensibiliser leurs pairs et les autorités à l'érosion de leur qualité de vie à cause de la désindexation qu'ils subissent pour les cotisations versées entre 1982 et 1999. Il y a une douzaine de jours, 850 d'entre eux se rassemblaient à Montréal, puis manifestaient devant le bureau de la ministre Monique Jérôme-Forget, présidente du Conseil du trésor. Le vendredi suivant, ils se retrouvaient à Sherbrooke.

Relativement discrète jusqu'ici, alors qu'elle s'en remettait aux syndicats (notamment la CSQ) pour défendre les droits et réclamations de ses membres, l'A.R.E.Q. a décidé, l'an dernier, de traiter le dossier de l'indexation de manière autonome.

«C'est certainement la principale [de nos revendications] par rapport à l'amélioration des conditions de vie des retraités, indique Robert Gaulin, deuxième vice-président. On sent qu'il y a un niveau de conscientisation plus élevé du côté des instances, mais pas au point où le gouvernement est prêt à s'engager.»

Vieillir dans la dignité

Créée en 1961 par Laure Gaudreault, l'A.R.E.Q. regroupe près de 50 000 membres répartis dans toutes les régions du Québec, qui retirent pour la plupart des prestations de la Commission administrative de retraite (CARRA). Elle représente donc environ le quart des quelque 190 000 retraités du secteur public et exige le droit, pour ses membres, de vieillir dans la sécurité et dans la dignité.

L'indexation représente l'ajustement des prestations afin qu'elles reflètent l'évolution du coût de la vie au moment où les employés atteignent la retraite. C'est un peu l'équivalent de l'augmentation de salaire pendant la vie professionnelle. Quand le gouvernement du Québec a créé en 1973 le premier régime de retraite pour les employés du secteur public (ainsi que la commission qui allait l'administrer), il a prévu une pleine indexation des prestations, révisées au prorata de l'indice des prix à la consommation (IPC). Or en 1982, ce système a été remis en cause, récession économique oblige.

Une nouvelle formule a alors dicté le calcul de l'indexation des rentes: c'est l'indice IPC moins 3 %. Pendant les années de forte inflation, les rentes des employés restaient à un niveau raisonnable. Mais dans les années 1980 et 1990, quand le taux d'inflation a fléchi, l'indexation de leurs prestations s'est rétrécie comme peau de chagrin, voire totalement annulée.

«Cela a eu pour effet de déprécier la valeur de la rente d'une manière importante et au bout de six ou huit ans de retraite, ça commence à avoir des effets significatifs», affirme M. Gaulin. Selon un sondage récent auquel 5000 personnes ont répondu, chaque retraité aurait en moyenne perdu 12 000 $ de rentes pour l'ensemble de la période.

À l'époque de cette importante révision, le premier ministre René Lévesque avait ainsi justifié le geste de son gouvernement. «On va respecter nos signatures à moins qu'on puisse, par négociation, arriver à un meilleur aménagement de ce qui est nécessaire pour l'équilibre financier de l'État québécois [...] Il faut que ces efforts soient répartis et que les secteurs public et parapublic, dotés de la sécurité d'emploi absolue depuis 1976, soient appelés à faire leur part».

Floués et flouées

N'empêche, les retraités actuels et à venir qui cotisaient à l'époque s'estiment aujourd'hui floués. «Le droit à la protection du pouvoir d'achat nous a été retiré de manière unilatérale, juge M. Gaulin. On contribue de manière non désirée à la diminution des obligations du gouvernement. Quand les rentes ne sont pas indexées, il y a une économie de système, donc le gouvernement fait de l'argent sur le dos des retraités. Pourtant, c'est une condition de travail négociée comme les autres, c'est du salaire différé qui est dû.»

Si la formule a été revue en 1999 en fixant un plancher minimal à 50 % de l'IPC, elle ne s'applique qu'aux cotisations versées à partir de 2000 et ne touche donc pas les prestataires des années 1980 et 1990. D'où la mobilisation de l'A.R.E.Q., qui souhaite voir s'appliquer cette nouvelle formule à l'ensemble de toutes les rentes, même pour le service passé. «Ça n'a pas de bon sens de laisser ce système d'appauvrissement se perpétuer indéfiniment», déclare Robert Gaulin.

Pour ce faire, l'A.R.E.Q. travaille à sensibiliser les retraités et le gouvernement à cette question, ainsi qu'à élargir la coalition d'associations de retraités afin qu'elles parlent d'une même voix. «On fait prendre conscience aux gens de la nécessité de s'asseoir avec le gouvernement à une seule table de négociation pour l'ensemble des retraités, afin d'analyser des scénarios et voir comment on peut arrêter une solution.»

Leurs actions semblent avoir déjà porté fruit puisque le projet de loi 27 sur la CARRA, auquel l'A.R.E.Q. donnait son appui le 10 novembre dernier, reconnaît enfin un rôle aux retraités dans la gestion des régimes. Outre la question de l'indexation et de la reconnaissance, l'A.R.E.Q. mène aussi d'autres dossiers à caractère plus social, comme la question des aidants naturels, ces proches qui aident les personnes âgées à vivre de manière autonome le plus longtemps possible. Un colloque y sera consacré au printemps.