Les 65 ans et plus sont plus actifs que jamais

Retenir les travailleurs âgés ne fait pas partie des priorités des employeurs. Victimes de préjugés tenaces, les aînés ne profitent pas de conditions de travail adaptées à leurs besoins. Pourtant, la pénurie de main-d'oeuvre qui pointe à l'horizon exige tant des entreprises que de la fonction publique de se pencher sur la question du vieillissement au travail.

Au tournant du millénaire, les élus ont commencé à s'interroger sur l'impact sans précédent de la dénatalité et du départ massif des baby-boomers à la retraite sur la disponibilité future de la main-d'oeuvre. Bien que l'État ait depuis incité les entreprises à retenir leurs travailleurs âgés, des spécialistes constatent que peu d'entre elles s'attardent à la planification du remplacement de leurs employés. «La question du vieillissement y est abordée bien timidement», confirme Laurier Caron, conseiller à la recherche de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

Les personnes âgées de 65 ans et plus sont pourtant plus actives que jamais sur le marché du travail. Selon les statistiques d'Emploi-Québec, 54 700 d'entre elles occupaient un emploi en 2005. Plus de la moitié travaillait à temps plein. En 1995, on retrouvait seulement 27 800 employés du même groupe d'âge. Les 55-64 ans se font également très présents. «Il faut cependant mentionner qu'en 1990 le taux de chômage était plus élevé, ce qui explique en partie pourquoi ils étaient moins nombreux. Nous vivons présentement une embellie», relativise Laurier Caron. Il ajoute par ailleurs que «la masse de la population active est à son maximum présentement. Les employeurs ne voient donc pas d'urgence à garder des travailleurs qui leur coûtent plus cher, étant au maximum de l'échelle salariale».

Un vieil employé n'est pas un mauvais travailleur

Les préjugés véhiculés au sujet des aînés ne facilitent pas le maintien en emploi de ces derniers. «Il y a des représentations très négatives du vieillissement. On associe d'emblée les personnes âgées avec pertes, vulnérabilité, maladie, coûts de santé. On les perçoit comme des gens incapables de s'adapter, plus ou moins productifs. Mais ce n'est pas vrai», affirme Michèle Charpentier, professeure à l'École de travail social de l'Université du Québec à Montréal et spécialiste de la gérontologie sociale.

La discrimination envers les aînés est un problème de plus en plus préoccupant en milieu de travail. Peu de gens ont le courage de déposer une plainte contre leur employeur. En 2006, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a ouvert 76 dossiers d'enquête, alors que ce nombre était de 50 en 2000. Le volume de plaintes jugées recevables par rapport à l'âgisme est actuellement plus important que celles concernant le racisme et le sexisme. Les femmes âgées subissent en outre les contrecoups de la «déqualification sexuelle», selon Michèle Charpentier. «On les trouve pas trop intéressantes et moins "sexy", alors qu'un homme grisonnant, ça a encore un petit charme», croit-elle. «Le maintien en emploi des aînées n'est pas un problème. C'est la réinsertion au travail qui est plus difficile que pour les hommes», estime Laurier Caron.

Alors que la retraite est imaginée comme une rupture définitive avec le milieu du travail, les chercheurs s'aperçoivent que ce moment est davantage caractérisé par la continuité. «Ce que nous étions pendant notre carrière, nous le serons également à la retraite, explique Mme Charpentier. Regardez les vedettes vieillissantes comme Janette Bertrand ou Janine Sutto. Ce sont des personnes éclatantes, des battantes! En observant leur parcours, on se rend vite compte qu'elles l'ont été toute leur vie.»

Les travailleurs aînés se révèlent de précieux atouts au sein des entreprises. «Si nos collègues plus âgés ne peuvent plus faire 60 heures par semaine — ce qui n'est pas une mauvaise chose non plus —, ils ont par contre développé certaines habiletés et investissent leur énergie aux bons endroits, analyse la professeure. Ils sont rassembleurs et heureux de léguer leur savoir. Ce sont des gens très positifs dans un milieu de travail.» Les exigences ne sont plus les mêmes pour ces employés d'expérience qui n'ont plus à faire leurs preuves au quotidien. «La possibilité de jeter le masque en toutes choses est l'un des rares avantages que je trouve à vieillir», a d'ailleurs écrit Marguerite Yourcenar à ce propos. Mais la frénésie du marché du travail se conjugue sans doute moins bien à ces aspirations différentes, remarque Michèle Charpentier. «Cela peut-il être dérangeant pour un patron?», interroge-t-elle du même souffle.

Il y a ceux qui partent...

Les délais trop courts, la pression croissante, les longues journées et la conciliation travail-famille viennent à bout des travailleurs. Si la poursuite de la carrière à un âge avancé est de plus en plus courante, la retraite anticipée l'est également. Selon une enquête sur la population active menée en 2005 par Emploi-Québec, 43 % des nouveaux retraités avaient moins de 60 ans. «Parmi tous les services publics confondus, on constate que plusieurs employés quittent avant 65 ans même s'ils ne profiteront pas d'une pleine pension. Ils choisissent la santé plutôt que le travail», dit Laurier Caron. «Des études réalisées auprès des préretraités démontrent qu'il y a souvent un ras-le-bol du milieu du travail», renchérit Michèle Charpentier.

Les femmes se retirent de leur emploi plus tôt que les hommes, souvent obligées de consacrer plus de temps aux parents malades ou aux enfants dont elles ont la charge. Lessivés, les travailleurs des domaines de la santé et de l'enseignement ne souhaitent pas non plus prolonger leur carrière. «Le choix de rester au travail plus longtemps comporte une dimension un peu élitiste, estime la spécialiste en gérontologie sociale. Un travailleur qui se réalise, qui a des bonnes conditions de travail, peut facilement poursuivre. Mais je ne suis pas sûre que les gens travaillant dans des manufactures ou dans l'industrie du bois accepteraient de continuer après 65 ans. Ils sont souvent physiquement brûlés.»

... et ceux qui restent

La Finlande, les Pays-Bas et le Japon, entre autres, valorisent la réinsertion et le maintien des travailleurs âgés. Ces pays se sont vu obligés de mettre au point des mécanismes de rétention de la main-d'oeuvre, car le faible taux d'immigration ne parvenait pas à pallier le manque. Le Québec vit la situation inverse et s'attarde davantage à la relève qu'aux employés du troisième âge. Les entreprises et la fonction publique devront pourtant mettre la main à la pâte, au risque de perdre progressivement ceux qui constituent leur mémoire institutionnelle. «Les conditions de travail devront changer et s'assouplir, insiste Laurier Caron. Pour le moment, elles demeurent les mêmes tant pour les jeunes que les plus âgés et ce n'est pas une mauvaise chose en soi puisque cela évite de créer des tensions.»

Vieux et jeunes ont intérêt à collaborer. Quelques expériences de mentorat et de transfert d'expertise ont lieu présentement dans le secteur industriel de même que dans l'enseignement. «Les deux en bénéficient. L'un apporte des connaissances récentes tandis que l'autre livre les secrets de son expérience», croit le conseiller à la recherche de la CSQ. Michèle Charpentier va même plus loin. «L'interculturel fait partie de notre vie. Pourquoi pas l'intergénérationnel? On valorise la différence culturelle, mais on a de la difficulté à faire de la place aux citoyens plus âgés. Si on peut faire des accommodements raisonnables avec les autres cultures, pourquoi ne le ferait-on pas avec les travailleurs vieillissants?»