Toujours au poste

La berceuse et la télévision ouverte à plein régime: cela ne tiendrait plus. Tous ces concepts qui avaient établi que la retraite était un temps mort, un vide entre une vie active et un au-delà mal défini, auraient du plomb dans l'aile.

Au Québec, 12 % seulement de la population qui a atteint l'âge de la retraite fait du centre d'hébergement sa demeure. Les autres se retrouvent toujours chez eux, ou dans un logement autonome, quand ils ou elles n'ont pas emménagé dans une nouvelle résidence mieux adaptée à de nouveaux besoins, ou à une nouvelle vie. Et à voir la vitesse à laquelle la construction de résidences pour les personnes dites du troisième âge se multiplie sur tout le territoire (au point que certains ont dit qu'un tel fait «faussait» la statistique décrivant la mise en marché du logement), il devient facile de conclure qu'après une vie de travail, la vie est toujours possible.

Ce que ce paysage domiciliaire laisse voir, c'est l'émergence d'une nouvelle organisation sociale. Les gens vivent plus longtemps, on le sait. Le fait d'être octogénaire sera bientôt banal et cela est si vrai qu'il s'est trouvé quelque «penseur» pour suggérer qu'on établisse l'âge de la retraite à 85 ans!

Et tout ce beau monde, ces «aînés», ce «troisième» ou «bel» âge, est en grande forme: L'individu âgé de 65 ans en 2006 a le même état de santé que celui âgé de 54 ans en 1960, rappelle Frédéric Lesemann, professeur à l'INRS-Urbanisation, culture et société. Alors, pourquoi arrêter de travailler, pourquoi se retirer du groupe qui décrit la population active de la société?

Pour certains, cela va de soi. Les économies de toute une vie, couplées à des programmes de retraite, garantissent une liberté financière. Et l'on cède la place, rendant un emploi disponible, sans pour autant avoir l'intention de se tourner les pouces. Le temps est alors venu de s'impliquer socialement. Et de s'ouvrir à des réalités que cachait un paysage délimité par le 9 à 5. «Voyez-vous, raconte ainsi une Jacqueline Romano-Toramanian, ce qui est formidable dans la vie, c'est qu'une chose en amène une autre... et on a toujours quelque chose à découvrir. C'est extraordinaire!»

Nécessaires combats

Une association comme l'A.R.E.Q., l'Association des retraitées et retraités de l'enseignement du Québec, l'a compris: elle donne l'occasion à ses adhérents de s'organiser des journées bien remplies. Sans pour autant oublier que le parcours de tous n'est pas toujours idyllique.

Car déjà, parmi ses membres, certains vivent sous le seuil de la pauvreté: et pourtant ils ou elles ont des pensions d'État! Et que dire des autres qui, en ces années ou le néolibéralisme impose ses normes, seront de plus en plus nombreux à devoir se trouver un emploi permettant de boucler les fins de mois, devenus autant de candidats pour ces postes à salaire minimum qu'offrent les Wal-Mart de ce monde.

Parallèlement à ce combat pour garantir à tous et toutes des conditions de vie décentes, un autre doit être mené: nos sociétés vivent sur un mythe, celui de l'éternelle jeunesse, avec pour conséquence qu'une date de péremption établie par le chiffre de l'âge (comme si l'humain était aussi un produit) serait un critère valable pour l'évaluation des personnes. L'expérience devient alors une valeur en chute libre et les expertises ne valent que si elles sont techniques.

Heureusement que certains aînés de ce monde ne se laissent pas imposer un tel état de fait. Et ils et elles insistent pour inviter leurs frères et soeurs en âge à se joindre à la lutte. Il ne faut pas oublier que, dès demain, un tiers de la population totale sera composé de ceux et celles ayant obtenu le statut de retraité, que ce soit par choix ou par obligation légale.

Et le temps libre étant ainsi acquis, ils ont la possibilité de constater qu'il y a plus d'un lieu, d'un domaine, où «un petit coup de main ne serait pas de refus»! Telle était la vision qu'avait fait sienne Laure Gaudreault en 1961 quand elle initiait ce nouveau «syndicat» qui avait pour sigle «A.R.E.Q.».