Commission sur l'avenir de l'agriculture - Le numéro 2 de l'UPA met son organisation dans l'embarras

Les audiences de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agro-alimentaire ne sont pas commencées que déjà la polémique fait rage.
Photo: Agence Reuters Les audiences de la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agro-alimentaire ne sont pas commencées que déjà la polémique fait rage.

Le numéro 2 de l'Union des producteurs agricoles vient de placer son organisme dans l'embarras en reconnaissant avoir agi en coulisse pour influencer les travaux de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agro-alimentaire québécois. À l'avantage du syndicat d'agriculteurs. La déclaration irrite les membres de l'organe de consultation, mais aussi les écologistes et les groupes de consommateurs que l'UPA prétend être en mesure de bâillonner.

Les dés seraient-ils pipés à la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agro-alimentaire québécois (CAAAQ), créée par le gouvernement Charest en juin dernier? Le vice-président de l'Union des producteurs agricoles (UPA) le laisse entendre et s'en réjouit même dans un discours prononcé en octobre dernier devant une assemblée d'agriculteurs. La déclaration, qui circule depuis quelques semaines sur Internet, place le syndicat agricole dans l'embarras. Elle dérange aussi les membres de la commission ainsi que les groupes écologistes et consuméristes montrés du doigt par l'UPA.

Selon Denis Bilodeau, numéro 2 du plus grand regroupement de producteurs agricoles au Québec, la CAAAQ, dont les premières consultations publiques doivent débuter en janvier, devrait en effet bien servir les intérêts de l'UPA en limitant, entre autres choses, la parole de groupes qui pourraient se montrer trop critiques envers le syndicat en particulier et le secteur agricole moderne en général.

C'est du moins ce qu'il a affirmé devant un parterre de producteurs réunis à Saint-Georges-de-Beauce, le 24 octobre dernier. Le contenu de son allocution est diffusé depuis trois semaines sur le site du quotidien d'information régional Édition Beauce.

Dans les grandes lignes, M. Bilodeau affirme que l'UPA «s'est assurée, avec les commissaires que l'on a mis en place, d'avoir un cadre d'application restreint», dit-il dans cet enregistrement. L'objectif de cette «mise en place» et de ce «cadre» est de «limiter l'attention qu'on pourra donner à la présentation de certains mémoires venant de certaines organisations et individus», reconnaît l'homme qui avoue également que l'appui de l'UPA à la tenue d'une telle commission «a été conditionnel à la présence de [ces] balises».

Un aveu qui trouble

Cette déclaration n'est pas pour rassurer certains groupes de pression qui, déjà en juin dernier, à la création de la CAAAQ, ont exprimé des doutes sur l'impartialité de cette structure. Rappelons que cette commission est présidée par un ancien haut fonctionnaire, Jean Pronovost, aidé de deux commissaires, Mario Dumais, économiste et professeur à l'Université du Québec à Rimouski, et Pascale Tremblay, agronome et animatrice à la télévision spécialisée dans la vulgarisation en agroalimentation.

«Les affirmations du vice-président de l'UPA ne diminuent pas nos inquiétudes», a déclaré hier Charles Tanguay, porte-parole de l'Union des consommateurs. «Cela soulève des doutes sur la bonne foi de l'UPA, mais montre également que cet organisme a un manque flagrant d'ouverture face à la critique.»

Pour les membres de la Commission, les propos du dirigeant du syndicat agricole «ne sont pas très heureux», a reconnu hier Jean Dionne, porte-parole de M. Pronovost. Mais ils ne doivent pas entacher la crédibilité de cet organe de consultation dont «le mandat tout comme l'indépendance face au gouvernement et aux groupes de pression, y compris l'UPA, est très clair», a-t-il poursuivi tout en évoquant la «transparence» et le caractère «équitable» des consultations à venir.

Cette transparence et cette impartialité, Harvey Mead, président de Nature Québec, un groupe de pression environnemental qui risque de se présenter devant la Commission, n'en doute pas d'ailleurs. «Oui, les membres de l'UPA ont une très grande influence, dit-il, mais je crois qu'ils s'illusionnent [sur leur capacité à faire taire les critiques à leur endroit]. Je ne vois pas d'ailleurs comment M. Pronovost pourrait embarquer dans ce jeu de l'exclusion. C'est sa réputation de fin de carrière qui est en jeu.»

Joint par Le Devoir, Denis Bilodeau a reconnu hier que «les mots sont allés trop loin», ce soir d'octobre en Beauce où il était de passage «pour rassurer les producteurs» de la région dont plusieurs ont des inquiétudes sur les critiques les touchant qui pourraient être exprimées devant la Commission, a-t-il expliqué. «Je n'ai jamais remis en question l'impartialité du processus de consultation de la Commission. Ce que je voulais exprimer, c'est l'importance d'y avoir un débat neutre est éclairé.»

Mis au courant de la teneur des propos de M. Bilodeau mais aussi de l'existence de cet enregistrement, le président de la CAAAQ, Jean Pronovost, a rencontré dans les derniers jours en tête à tête les hauts gradés de l'UPA, selon nos informations pour remettre les pendules à l'heure. L'objectif était de leur rappeler la nature du mandat de la Commission, mais aussi le caractère indépendant de cette démarche. Et ce, à quelques semaines du coup d'envoi des consultations publiques.

Entre janvier et mai 2007, les membres de la commission vont tendre en effet l'oreille dans 16 régions et 26 municipalités pour poser un diagnostic complet sur l'avenir du milieu agricole et celui de l'industrie agroalimentaire. Producteurs agricoles, consommateurs, professeurs d'université, groupes écologistes devraient y prendre la parole. Le rapport et les recommandations de la CAAAQ sont attendus pour janvier 2008.