L'entrevue- -L'Iran devrait être exclu de l'ONU, dit Élie Wiesel

Élie Wiesel
Photo: Agence France-Presse (photo) Élie Wiesel

«L'Iran m'inquiète», dit sans ambages l'écrivain Élie Wiesel, à l'autre bout du fil, à New York. Ce Prix Nobel de la Paix 1986 plaide depuis quelques mois pour que le pays de Khomeiny soit ni plus ni moins mis au ban des nations, exclu de l'ONU et que son président Mahmoud Ahmadinejad soit déclaré persona non grata.

Pourquoi? Ses déclarations niant la Shoah, évidemment. «C'est le négationniste numéro un du monde! Et non seulement dit-il qu'il n'y a pas eu d'holocauste, mais, en plus, il affirme qu'il y en aura un jour et que c'est lui qui va le perpétrer en anéantissant Israël!» Wiesel, qui sera demain à Montréal, croit que «quand quelqu'un tient ce type de discours, pas une fois, pas dix fois, mais tout le temps», il faut qu'il y ait des conséquences. Ahmadinejad répète qu'il «va assassiner les habitants d'Israël, six millions d'être humains. Quel chiffre !», lance ce survivant des camps de la mort. Devant ces propos, les dirigeants «du monde civilisé» ne semblent pas très vigilants, déplore-t-il. «Tant que cet homme est président il faut penser à exclure ce pays de l'ONU», répète-t-il en expliquant que son attitude viole l'esprit de la charte de cette organisation. «Quand un État membre menace d'assassiner tous les habitants d'un autre État, c'est contre la charte, contre la convention.»

Élie Wiesel a eu 78 ans le 30 septembre, mais n'a rien perdu de sa combativité. Son combat, c'est la mémoire. De tous ces gens, comme ses proches, qui ont été assassinés dans les camps.

Mais aussi de toutes ces victimes de conflits contemporains, comme celui du Darfour, qui prouvent que l'on n'a peut-être pas tiré les leçons du XXe siècle. «J'invoque la mémoire justement pour qu'elle nous montre la voie. Et la voie est certainement l'engagement, la participation. Lorsqu'il y a une communauté qui souffre, je n'ai pas le droit de me taire. Maintenant, c'est le Darfour. Avant, c'était autre chose. J'ai été mêlé à presque toutes les grandes crises des 30 dernières années», dit-il. Cela le décourage parfois: «Paradoxalement, j'étais optimiste en 1945, convaincu qu'il n'y aurait plus d'antisémitisme, ni de racisme, ni de guerre. Si quelqu'un m'avait dit que, de mon vivant, je devrais encore me battre contre cela, je ne l'aurais jamais cru», confiait-il à L'Express en juin.

Mais l'espérance demeure. Le même mois, il a participé à l'organisation d'une conférence de Prix Nobel à Pétra en Jordanie, à l'initiative du roi Abdallah, intitulée Face à un monde en danger. Il est fier d'avoir contribué à provoquer la rencontre entre le premier ministre israélien, Ehoud Olmert, et le président palestinien, Mahmoud Abbas. «Miracle: poignées de mains courtoises, salutations chaleureuses, écrivait-il en juillet. Olmert donna l'accolade à Abbas et, du coup, l'ambiance devint amicale. On commença par parler de la Coupe du monde, pour en venir à des projets économiques et à d'autres sujets importants. Une suite fut prévue; des négociations au plus haut niveau pour essayer de résoudre dans le calme les problèmes en suspens.» Mais, évidemment, l'été 2006 s'avéra plus tragique. Le sang a coulé. Le Liban a été dévasté.

Que dit Élie Wiesel? Selon lui, il est «trop facile» d'oublier la responsabilité du Hamas et du Hezbollah dans cette bataille sanglante. D'oublier que ces deux organisations terroristes craignent la paix plus que la misère et font tout et n'importe quoi pour la saboter.

Ne doit-on pas critiquer Israël dans cette affaire? Quiconque critique cet État aujourd'hui n'est-il pas automatiquement taxé d'antisémitisme? «Faux, prétend-il. Je peux vous citer des gens qui le font [critiquer Israël]. Ça dépend de comment, dans quelle mesure, sur quel ton. On peut et on le fait», dit-il. Et lui, cela lui arrive-t-il? «Moi, je le fais rarement. Car quand quelque chose dépasse la mesure, je prends l'avion, je vais en Israël, je vois le premier ministre ou ses ministres. Et je leur dis ce que je pense. Et parfois, ça a une portée.»

Dans les années 80, Elie Wiesel a, par ses luttes, permis à des juifs soviétiques de sortir d'URSS et d'aller se réfugier en Israël. Ce qui l'a qualifié pour le prix Nobel. Devenu depuis une autorité morale, Wiesel s'est vu offrir, à la mi-octobre, de la part d'Ehoud Olmert lui-même, le poste de la présidence de l'État hébreu, après que Moshe Katzav a été accusé de viol et d'agression sexuelle. Wiesel y a vu un grand honneur, mais a refusé.

«Les pressions sur moi étaient énormes pour que j'accepte. Mais ce n'était pas pour moi. Je suis un enseignant, je suis un écrivain, ça suffit», explique-t-il. Il souligne que, n'ayant jamais vécu en Israël, il aurait fait un président un peu «bizarre». Mais il y a des précédents. On l'avait aussi proposé à Albert Einstein, qui l'avait refusé. «Mais, lui, avait une autre bonne excuse: il ne parlait pas l'hébreu. Moi, je n'ai pas cette excuse.» La vraie raison est ailleurs, enchaîne-t-il: «Qu'est-ce que j'ai, moi, en tant qu'écrivain et en tant que professeur? J'ai des mots. Si je suis président, les mots ne m'appartiennent plus. J'aime que les mots soient miens.»

Les écueils de l'excès de mémoire

Peut-être au fond que «je me souviens» est davantage sa devise que la nôtre. «J'aime bien le souvenir en général. Quand c'est un peuple, une communauté entière qui dit "Je me souviens", c'est singulier. C'est très beau. À chacun de continuer "Je me souviens de...".»

Mais le dernier roman de l'auteur, Un désir fou de danser (Seuil) (qui lui a valu un vote pour le Goncourt; et non, il n'a pas encore lu le lauréat, Jonathan Littell), met en scène un personnage fou, un psychanalyste, atteint d'un «excès de mémoire». «C'est le débordement. Si on se souvient de tout, on devient fou. Si je me souvenais, moi, par exemple, de ma mortalité, à chaque minute, je serais mort; je ne pourrais pas vivre. L'homme est ainsi fait par Dieu ou par la nature. Il a une mémoire sélective.»

Délestage salutaire, en somme. Qui pose tout de même un certain nombre de problèmes : «Et en même temps, quand il s'agit de témoigner, quand l'écrivain doit écrire. Là aussi, il y a le problème de débordement. Qui choisir? Quel visage, quel destin, quel nom, quel événement. Il y en a eu tant.»

L'auteur de sa biographie non autorisée (Élie Wiesel, l'homme de la mémoire, Bayard, 1998), Michaël de Saint Cheron, a démontré d'ailleurs que la sélection était parfois imparfaite. Et qu'elle peut s'accommoder de reconstructions, de réinterprétations romanesques. Quand on lui dit que son dernier roman est autobiographique, d'ailleurs, Wiesel proteste: «soit j'écris des récits autobiographiques, et je le dis. Soit ce sont des romans, de la fiction, c'est de l'imaginaire».

L'homme répond rapidement à la plupart de nos questions. Des interviews, il en donne tant. Saint Cheron raconte, dans son autobiographie, qu'un jour il s'est d'ailleurs mis à pester contre sa condition de Prix Nobel: «Fêté, mais accaparé, vous n'êtes plus libre de vos mouvements. Couronné pour votre action ou pour votre oeuvre, vous n'avez plus le temps de les poursuivre». Mais sa mémoire, sélective, lui a fait oublier ces propos: «Je ne sais pas d'où il prend ça... j'ai dû dire ça en riant. Depuis le Nobel, j'ai publié pas mal d'ouvrages, non?» En outre, la biographie en question était non autorisée.

«Dites-moi, quel est le thème de la conférence que je ferai à Montréal ?» Nous lui répondons: «Bâtissons ensemble une société plus juste: à la recherche d'un espoir commun.» L'écrivain, né au coeur des Carpates en Roumanie, vit à New York depuis les années 60. Il se souvient alors d'une chose: «Ils m'ont demandé de parler en français, ce qui me ravit. J'adore la langue française. C'est ma langue, c'est mon outil, c'est ma vie. Avec ma femme, nous parlons toujours français.»

Le Devoir

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Élie Wiesel prononcera son discours à guichets fermés au Spectrum de Montréal. Informations : www.inm.qc.ca