Qui joue avec le vent ?

L'appel d'offres qu'Hydro-Québec avait lancé en 1991 pour faire construire des éoliennes par le secteur privé s'était soldé par un silence gênant: aucune entreprise ne s'était montrée intéressée. Une quinzaine d'années plus tard, les promoteurs privés pullulent, mais leur identité fait couler moins d'encre que le débat sur la nationalisation de l'éolien. Qui sont-ils, au juste?

Question: qu'ont en commun les entreprises suivantes? TransCanada, un géant de la distribution de gaz naturel, basé à Calgary. Northland Power, société dirigée par un ingénieur du secteur électrique dont le passé compte aussi un séjour à la Pétrolière Impériale. SkyPower, entreprise présidée par un homme qui s'est rendu célèbre avec une société de services informatiques axés notamment sur des centres d'appels en Inde.

Réponse: ils sont tous en train de développer des parcs d'éoliennes dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie. Les promoteurs privés autour desquels souffle le débat sur la nationalisation de l'éolien, ce sont eux. Le débat lui-même a fait couler beaucoup d'encre, mais l'identité des entreprises privées qui avancent dans ce secteur reste souvent dans l'ombre, perdue dans l'examen des principes.

L'ancien p.-d.g. d'Hydro-Québec André Caillé avait dit en 1997 que la société d'État «aura sa place dans l'éolien». On apprendra plus tard que le développement irait au privé et que le rôle d'Hydro-Québec, en gros, se résumerait à l'achat d'électricité. C'est notamment une question d'économies, croit Hydro-Québec. «Il y a une capacité pour des développeurs d'aller chercher du capital à des conditions [de financement] plus avantageuses que celles qu'Hydro-Québec peut mettre en avant», affirmait l'an dernier Thierry Vandal, l'actuel p.-d.g.

Les partisans de la nationalisation ne manquent pas d'arguments pour critiquer la présence d'entreprises privées dans l'éolien: elles n'y sont que pour le profit et ne se servent de l'état embryonnaire de l'industrie que pour se faire une expertise dont elles seules pourront bénéficier. La société d'État, disent-ils avec les syndicats, devrait elle-même développer ce savoir-faire. Hydro-Québec réplique qu'elle est bel et bien en train de développer une expertise, celle de l'intégration des parcs éoliens à son réseau.

L'apprentissage

D'ici une dizaine d'années, ce sont pas moins de 4000 MW qu'Hydro-Québec achètera aux producteurs privés, ce qui représente environ 10 % de la production électrique totale au Québec. Hydro-Québec a jusqu'à maintenant lancé deux appels d'offres. Le premier est clos. Il portait sur 1000 MW (un mégawatt alimente de 200 à 300 maisons) et a été décerné à deux groupes en octobre 2004.

Une tranche de 750 MW a été remise à Cartier Wind Energy, détenue à 62 % par TransCanada et à 38 % par Innergex II. Leur projet porte sur six sites différents, dont un premier parc en voie d'être complété à Baie-des-Sables, entre Mont-Joli et Matane. L'autre tranche de 250 MW est allée à Northland Power, une compagnie torontoise spécialisée dans les centrales électriques, dont le projet est dans le même secteur.

«Avant les 1000 MW, ces entreprises ne détenaient aucune expertise et n'avaient développé aucun autre projet», affirme Gabriel Sainte-Marie, économiste à la Chaire d'études socioéconomiques de l'UQAM, qui suit le dossier. «Elles n'ont pas plus d'expertise qu'Hydro-Québec. C'est ça qui est navrant. En effet, à une certaine époque, l'Institut de recherche d'Hydro-Québec était un leader mondial dans l'éolien.»

SkyPower, une société ontarienne dirigée par Kerry Adler, cofondateur de WebHelp, digère mal les reproches d'inexpérience. C'est près de Rivière-du-Loup qu'elle veut implanter un projet, lequel a reçu un avis défavorable de la part du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) le mois dernier. L'entreprise est contrôlée par la famille Adler mais la banque allemande HSH Nordbank a acquis une participation minoritaire cet été.

«L'expérience, ça se développe», dit Jean-Pierre Dion, un membre du cabinet de relations publiques National qui agit comme porte-parole pour SkyPower. «En ce moment, on développe 27 parcs au Canada, alors de l'expérience, on en a. Elle ne date pas de 50 ans, mais on est sur le terrain tous les jours.»

Géant du gaz naturel

Expérience ou pas, qui est TransCanada, au juste? Cotée à la Bourse de Toronto, cette société a généré des revenus de 6,1 milliards et des profits de 1,2 milliard l'année dernière. Son réseau de pipelines de gaz naturel est tentaculaire: 41 000 kilomètres d'un bout à l'autre du Canada et en Alberta. Elle possède aussi plusieurs centrales de cogénération, dont une à Bécancour, qui brûlent du gaz naturel pour produire de l'électricité et de la vapeur.

L'entreprise défraie déjà la manchette au Québec. C'est la même entreprise qui, en collaboration avec Pétro-Canada, souhaite construire à Gros-Cacouna un port méthanier où transiterait du gaz naturel liquéfié. Le projet est devant le BAPE. Il s'agit en fait du deuxième projet de la sorte au Québec: Gaz Métro s'est associée à Enbridge et à Gaz de France pour bâtir un tel port à Lévis, effort qui suscite la grogne des écologistes.

Il est faux de dire que TransCanada n'a pas sa place dans l'éolien, affirme la compagnie. «On a une longue expérience dans le domaine de l'énergie», dit sa porte-parole, Caroline Beaudry. «L'éolien est plus récent, oui, mais on est toujours en développement et on souhaite intégrer cette énergie verte aux filières qu'on développe.» Mais vous n'êtes quand même pas en train de le faire par générosité? N'y a-t-il pas un incitatif financier? «En effet, c'est sûr qu'il y aura une rentabilité.»

«Il y a quand même de l'expertise chez les entreprises qui développent la filière», dit Jean Desrosiers, directeur général du Technocentre éolien, un organisme dont la mission consiste à contribuer à l'essor de la filière dans l'est du Québec. Certaines en ont moins ou peu, convient M. Desrosiers, mais elles s'appuient sur le savoir-faire de sous-traitants. «On n'a qu'à penser aux compagnies spécialisées dans la mesure des vents pour déterminer la faisabilité et la rentabilité d'un projet. [...] Mais après tout, ce sont des projets de construction. C'est comme ériger un bâtiment», dit-il. «Oui, c'est nouveau, mais ce n'est pas forcément quelque chose de mystérieux.» Parmi ces entreprises spécialisées, on peut retenir la firme montréalaise Hélimax, «consultant en énergie éolienne», ou encore SNC-Lavalin, véritable géant de l'ingénierie.

La lourdeur du financement

Le partenaire de TransCanada dans la tranche de 750 MW, c'est Innergex II, une société basée à Longueuil. Elle appartient notamment à la société Innergex, qui gère aussi la fiducie de revenu Innergex Power, cotée à la Bourse de Toronto et qui exploite neuf petits barrages hydroélectriques, dont sept au Québec. On peut les voir notamment à Montmagny, à Saint-Paulin, à Sainte-Anne-de-Portneuf et sur la rivière Chaudière.

Or l'éolien coûte cher à lancer, et derrière Innergex se cachent de gros joueurs qu'on connaît bien: le Régime des rentes du Mouvement Desjardins, la Caisse de dépôt et placement du Québec, la Sun Life, TD Capital et Kruger Inc. Master Trust. La présence de sociétés d'investissement n'est pas anormale. Le développement éolien coûte cher.

«Ramasser 70 millions, ce n'est quand même pas rien», dit M. Dion, qui parle au nom de SkyPower. Les chiffres sont parfois beaucoup plus élevés. «Si on regarde le premier appel d'offres de 1000 MW, les documents officiels indiquent que les coûts d'infrastructures totaux pour les entreprises seront d'environ 1,5 milliard», dit Gabriel Sainte-Marie. De cette somme, les compagnies emprunteront les deux tiers, ajoute-t-il.

Quant à Northland Power, elle exploite quatre centrales électriques. Or Northland exploite déjà des éoliennes. Les siennes, détenues conjointement avec la société québécoise 3Ci, sont situées près de Murdochville. Elles produisent 54 MW. Elles ne sont pas seules. Plus à l'ouest, la firme d'ingénierie-construction Axor, de Montréal, exploite depuis 1998 le plus gros projet éolien du Canada. Situées à Cap-Chat et à Matane, les éoliennes produisent 100 MW.

Les éoliennes du paragraphe ci-dessus sont liées par des contrats de 21 et 25 ans dont les termes sont confidentiels. Les autres contrats, ceux de l'appel d'offres de 1000 MW, seront très profitables, dit l'économiste Gabriel Sainte-Marie. «Les tarifs sont garantis par Hydro-Québec», affirme-t-il.

Hydro-Québec a déjà mis en branle un deuxième appel d'offres, cette fois-ci pour 2000 MW, lequel devrait se terminer en 2007. TransCanada espère en obtenir un morceau, a indiqué au Devoir sa porte-parole, et a lancé des études d'impacts pour un projet de 89 éoliennes dans les MRC de Rivière-du-Loup et de Témiscouata.

Si des entreprises du secteur énergétique se lancent dans cette filière depuis quelques années, c'est pour assurer leur croissance, dit M. Sainte-Marie. «En effet, si certains secteurs disparaissaient ou diminuaient, par exemple le nucléaire ou les centrales au charbon, il faudrait qu'elles aient déjà saisi le virage.»