Promesses du millénaire - Il faut vaincre la pauvreté pour vivre dans un monde en paix

Jeffrey Sachs
Photo: Jacques Nadeau Jeffrey Sachs

Les deux grandes vedettes de la conférence sur les promesses du millénaire de Montréal, l'ancien président américain Bill Clinton et l'économiste renommé Jeffrey Sachs, n'ont pu s'empêcher de donner hier une coloration politique à leurs interventions portant sur la lutte contre la pauvreté dans le monde.

C'est probablement l'économiste qui a été le plus incisif. «On a fait d'assez bonnes choses au cours des deux derniers jours», a-t-il dit d'entrée de jeu, en parlant de la victoire démocrate aux élections législatives américaines de mardi et de la démission du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld le lendemain, suscitant des applaudissements nourris chez les quelque 3000 personnes réunies au Palais des congrès.

«Nous avons besoin de voir nos leaders expliquer la nécessité de combattre pacifiquement la pauvreté, la faim et la maladie, a-t-il ajouté. Je crois que c'est en faveur de cela que les Américains ont voté mardi. Ils savent que l'approche militaire ne résoudra pas le problème de l'instabilité là où règne la pauvreté extrême.»

Dans un registre un peu moins «partisan», l'ancien président américain a déclaré: «Qu'on soit d'accord ou non avec ces politiques, le fait demeure que les États-Unis ont dépensé 400 milliards pour la guerre en Irak et 100 millions pour la guerre en Afghanistan. [...] Si les États-Unis voulaient éradiquer la tuberculose, éliminer la pauvreté des enfants d'ici dix à quinze ans et envoyer tous les enfants du monde à l'école, il leur en coûterait probablement 30 milliards par année.»

«Nous sommes la première génération dans l'histoire de l'humanité à être capable d'abolir la pauvreté. Nous pouvons aussi détruire cette planète si nous continuons à suivre la voie de la guerre», a ajouté Jeffrey Sachs, conseiller du secrétaire général de l'ONU en matière de développement. Évoquant les problèmes écologiques dont ceux qui découlent du réchauffement du climat, il a dit à l'adresse de son auditoire canadien: «Ne laissez pas votre gouvernement se soustraire aux objectifs de Kyoto.»

Pour M. Sachs, il existe des solutions pratiques afin de réaliser les objectifs du millénaire proposés par l'Organisation des nations unies. Ces derniers visent à éliminer la pauvreté extrême dans le monde et à réduire l'incidence d'épidémies comme le sida, la malaria, la tuberculose et les maladies attribuables à la mauvaise qualité de l'eau d'ici 2015.

M. Sachs a d'ailleurs participé, aux côtés de la députée libérale Belinda Stronach et de l'humoriste Rick Mercer, à une campagne visant à procurer 500 000 moustiquaires anti-malaria aux enfants africains au cours des deux prochaines années. Ces filets coûtent 10 $ chacun.

La malaria tue environ deux millions d'enfants chaque année. Les moustiquaires et des médicaments contre la malaria à 1 $ la dose pourraient presque réduire à zéro le nombre de décès, calcule Jeffrey Sachs. «Le fait que l'épidémie continue est la chose la plus stupide qui puisse exister sur la planète», s'est-il indigné.

La conférence d'hier a été organisée à l'initiative de Daniel Germain, le fondateur du Club des petits-déjeuners, dans le but de «permettre à la population de voir plus clairement comment elle peut s'impliquer».

Elle réunissait plus d'une vingtaine de personnalités issues du monde de la politique ou de celui du spectacle, dont l'actrice américaine Mia Farrow et les chanteurs québécois Luck Merville et Gregory Charles.

Plusieurs intervenants ont déploré que les gouvernements des pays développés ne contribuent pas suffisamment à la lutte contre la pauvreté dans le monde.

Ainsi, M. Sachs a rappelé que c'est en 1968 que l'ancien ministre canadien Lester B. Pearson avait lancé l'objectif de consacrer 0,7 % du produit intérieur brut des pays riches à l'aide au développement. Cette cible a été reprise l'année suivante par l'Assemblée générale des Nations unies et, par la suite, au cours de nombreux forums internationaux. Les principaux pays développés, dont le Canada et les États-Unis, sont encore loin de l'avoir atteinte.

La ministre canadienne de la Coopération internationale, Josée Verner, a annoncé hier l'octroi à l'UNICEF et au Fonds des Nations unies pour la population de 45 millions sur cinq ans pour la fourniture de médicaments et de vaccins.

«La bonne nouvelle est que, contrairement à il y a une trentaine d'années, nous savons comment résoudre le problème de la pauvreté», a affirmé Bill Clinton.

L'ancien président a souligné que ce problème est étroitement associé à l'épuisement de certaines ressources, à d'autres problèmes environnementaux et aux nombreux conflits qui ravagent la planète.

Comme solutions, M. Clinton, qui dirige une fondation engagée dans des activités de développement en Afrique, a mentionné le micro-crédit, le développement de la téléphonie et d'Internet sans fil ainsi que les programmes alimentaires dans les écoles.

De son côté, l'économiste Jeffrey Sachs a affirmé que des solutions «pratiques» et relativement peu coûteuses pourraient permettre en quelques années aux agriculteurs africains de multiplier leur rendement par six, rejoignant ainsi la moyenne mondiale et sortant du même coup de la «trappe de la pauvreté».

Il a également donné l'exemple d'une clinique qui a pu être bâtie au Kenya en quelques mois grâce à un modeste investissement de 3500 $ sous forme de matériaux.

Jeffrey Sachs reconnaît qu'un gros travail reste à faire pour que les pays en développement réussissent à atteindre les objectifs du millénaire d'ici 2015. La plupart de ces pays prennent du retard par rapport à au moins un des objectifs et certains d'entre eux par rapport à plusieurs objectifs, a-t-il signalé en réponse à une question. Il s'est toutefois réjoui de constater que les objectifs en question demeurent au centre du débat mondial. Il s'est dit impressionné par le succès de la rencontre d'hier.

La conférence sur les promesses du millénaire a dégagé des profits de 200 000 $, qui seront versés au Club des petits-déjeuners, a déclaré l'organisateur Daniel Germain.

Les éventuels bénéfices de l'édition prévue en 2007 pourraient aller également à des initiatives de coopération internationale.

Le Devoir

Avec la Presse canadienne