D'Igloolik à Montréal pour vivre la magie du cirque

Les jeunes Inuits pratiquent les arts du cirque avec un plaisir évident.
Photo: Pascal Ratthé Les jeunes Inuits pratiquent les arts du cirque avec un plaisir évident.

Dans le cadre d'un projet visant à prévenir le suicide dans leur communauté, 11 jeunes Inuits d'un village du pôle Nord, âgés de 13 à 31 ans, sont venus découvrir la vie dans le Sud... à Montréal. Le prétexte? Les initier aux arts du cirque dans les locaux du cirque Éloize.

Il ne pourrait pas y avoir plus de joie et d'euphorie dans le regard de Jacky, qui s'envoie en l'air... sur un trampoline. «On n'en a pas comme ça chez nous», dit-il en regardant l'engin dans un coin du gymnase du cirque Éloize. «Il n'y en a qu'un petit à l'extérieur. C'est lui qui nous l'a amené», poursuit-il tout sourire en montrant du doigt un grand gaillard aux épaules musclées.

«Lui», c'est Guillaume Saladin, un jeune acrobate qui a cofondé le projet ArtCirq, qui initie aux arts du cirque de jeunes Inuits d'Igloolik, au pôle Nord. Ayant lui-même grandi dans ce village de 1500 âmes, l'artiste a depuis toujours multiplié les allers-retours entre l'École nationale de cirque de Montréal et son désert blanc du 70e parallèle.

En 1998, au silence troublant qui est tombé sur la petite communauté après le suicide de deux adolescents, Guillaume Saladin a répondu par un mot: inuusiq, qui signifie «vie» en inuktitut. La mission de l'organisme ainsi créé? Montrer un autre côté de la vie à cette jeunesse laissée pour compte en la mobilisant dans divers projets culturels, notamment un téléroman sur les jeunes de l'Arctique canadien. «C'est pas facile d'avoir des modèles. La télé dans le Grand Nord, c'est fort et c'est mal utilisé. Ceux qui ont le câble ont environ 54 postes, dont la plupart viennent du Michigan. Les McDo et les icônes de la culture de masse sont leurs seules images du monde extérieur. Et quand ils ouvrent la porte, tout ce qu'ils voient, c'est un immense désert blanc», note Guillaume Saladin.

C'est dans la foulée de ces activités visant à prévenir le suicide que l'idée d'initier les jeunes aux arts du cirque lui est venue. «Je voulais qu'ils puissent connaître autre chose pour qu'ils aient ensuite la possibilité de faire des choix», explique le jeune homme. Il a vite compris qu'il fallait se débrouiller pour pousser ses propres initiatives. «Le gouvernement fournit de l'aide, mais la paperasse, c'est tellement long, ça nous enlève toute notre fougue.»

C'est ainsi qu'avec de vieux matelas recyclés et beaucoup de volonté, quelques jeunes d'Igloolik ont commencé à s'entraîner dans la piscine vide du centre communautaire. Au fil de leurs performances publiques devant les habitants du village, l'engouement pour le cirque a littéralement explosé. «On avait tellement de succès qu'après nos spectacles, les jeunes envahissaient la scène pour essayer de jongler ou de jouer avec les appareils. C'était devenu dangereux et même difficile de terminer un show», raconte Guillaume Saladin, amusé.

Après avoir reçu chez eux cet été la visite d'instructeurs et de professionnels, dont l'entraîneur-chef du cirque Éloize, Krzysztof Soroczynski, c'était au tour des jeunes Inuits de se rendre à Montréal. L'objectif consistait à leur faire vivre le Sud; le cirque, c'est un prétexte. «Je voulais leur donner une idée du monde du Sud. Leurs seules occasions d'y aller, c'est pour l'hôpital ou la prison. Il faut comprendre que ces jeunes-là n'ont pas de petit agenda culturel qu'ils consultent comme on fait ici pour aller voir un spectacle», fait-il remarquer. «Le Sud, ça leur donne plus de possibilités. Ils ont la chance de rencontrer des professionnels, d'aller voir des spectacles, de participer à des ateliers. C'est leur chance de développer cet énorme potentiel artistique qui est très fort dans la communauté.»

Pour la plupart de ces jeunes artistes qui quittaient pour la première fois leur contrée nordique, le choc a été grand. De l'immensité de la ville à la quantité phénoménale de voitures en passant par le climat, qui permet de se promener en t-shirt dehors en novembre. Même prendre le métro représentait pour eux un défi colossal. Les seules images de Montréal qu'avait vues Jacky Qrunnut, un jeune Inuit âgé de 21 ans qui évolue depuis un an dans la troupe, provenaient de son téléviseur, à travers des émissions de gags Juste pour rire. «Je pensais que c'était comme ça ici, que tout le monde riait et blaguait dans les rues», a-t-il raconté.

En plus de leur en mettre plein la vue dans le merveilleux monde du cirque, l'idée était de leur faire prendre conscience de leur potentiel et de leur redonner confiance, insiste Guillaume Saladin, qui s'avoue de moins en moins réticent à parler de son projet. «Des Inuits et du cirque, c'est sensationnaliste. Je ne voulais pas que tout le monde se lance sur eux comme s'ils étaient des bêtes de cirque, dit-il. Je veux qu'ils voient à quel point la scène peut être magique. Je veux qu'ils apprennent à briller, à être bien dans leur peau.» Un pari qui semble bien avoir été gagné à en juger par ce qu'a répondu le jeune Elias Qauaaq à la journaliste qui lui demandait s'il rêvait de devenir une grande star de cirque. «Je rêve simplement de devenir moi-même», a alors lancé le jeune Inuit à la crinière écarlate.