Laissez jouer les enfants!

Les enfants sont devenus trop occupés pour simplement... s’amuser.
Photo: Agence Reuters Les enfants sont devenus trop occupés pour simplement... s’amuser.

À quand remonte la dernière période de jeu libre de votre marmot, sans télé ni activité organisée? Un rapport tout juste publié par le Conseil canadien sur l'apprentissage rappelle aux adultes l'importance du jeu non dirigé, pour le plaisir et peut-être, accessoirement, le soutien à la réussite.

Chers parents, pour le bien du développement de votre enfant, un peu plus de «jeu libre et spontané» et un peu moins d'activités organisées seraient les bienvenus! À côté d'une leçon de patinage à l'aube le samedi matin et d'un cours de natation le mercredi après l'école, l'horaire de votre enfant devrait comprendre quelques petites séances de... rien du tout!

Pointant le jeu libre comme un aspect essentiel du développement des enfants, le Conseil canadien sur l'apprentissage (CCA) a lancé hier aux parents et aux éducateurs une invitation à l'équilibre entre «les activités structurées de nature éducative et ludique» et «le jeu libre, ouvert et autodéterminé».

Dans son dernier bulletin mensuel intitulé Laissons-les s'amuser, le CCA constate que «de plus en plus de jeunes enfants canadiens sont tellement occupés à suivre des leçons structurées et à pratiquer des sports organisés qu'ils ne peuvent jouir des bienfaits du jeu libre et spontané». Préparé par le Centre du savoir sur l'apprentissage chez les jeunes enfants, une branche du CCA située à Montréal et dirigée par le chercheur Richard E. Tremblay, l'article vise à convaincre les parents de l'importance du jeu, leur enjoignant de ne pas succomber trop souvent à la tentation de se servir de la télé comme gardienne d'enfants. Du même souffle, il suggère aux enseignants et aux éducateurs de ne pas associer le jeu libre uniquement à une manière de combler les «temps morts», que ce soit en classe ou au service de garde.

«Le jeu n'a pas toujours besoin d'être associé à un objectif d'apprentissage spécifique, même s'il est démontré qu'on apprend en s'amusant, a noté hier Paul Cappon, président-directeur général du CCA. Il y a une valeur au jeu salissant et farfelu, et le parent peut très bien accepter de devenir un personnage loufoque inventé par l'enfant, au risque de tomber un peu dans le laisser-aller... »

Alors qu'il y a quelques dizaines d'années à peine on emmitouflait les enfants le samedi matin avant de les expédier dehors pour une longue fin de semaine de grand air ponctuée de quelques pauses repas et dodo, aujourd'hui le programme du week-end a considérablement changé chez les jeunes familles modernes. Entre l'entraînement au hockey, le cours de karaté, la leçon d'escalade et le match de soccer, parents et enfants s'essoufflent dans les fêtes d'enfants organisées au quart de tour, la marmaille réclamant l'après-midi au cinéma et la visite au musée, les parents se culpabilisant d'avoir manqué la dernière pièce de théâtre pour enfants et le concert symphonique au parc. Ouf!

«Il n'y a pas de comparaison possible, en effet, entre ce que j'ai pu vivre comme jeune enfant et l'horaire auquel les enfants sont soumis maintenant, note Paul Cappon, qui a quelques cheveux gris. Même avec les animaux domestiques, les gens cherchent toujours la performance, les résultats, le meilleur massage pour chien, le bon cours de dressage. Faut-il qu'il y ait toujours un objectif de performance derrière chaque activité?»

Comme le note le CCA, même si les parents ont récemment indiqué l'importance qu'ils accordaient au jeu — selon les résultats de l'Enquête sur les attitudes des Canadiens à l'égard de l'apprentissage —, ils ont en revanche montré dans leurs pratiques un attrait grandissant pour les activités organisées. Ainsi, selon Statistique Canada (Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes), de 1999 à 2003, la proportion des jeunes enfants de quatre et cinq ans inscrits à des cours structurés (gymnastique, arts martiaux, etc.) est passée de 23 à 30 %. Le même engouement a été remarqué pour les sports organisés, la statistique augmentant de 36 à 41 %.

La petite pièce de théâtre imaginée spontanément par les gamins ou encore la bataille de chevaliers improvisée dans le salon avec des bouts de carton ont pourtant elles aussi une grande importance pour la croissance de l'enfant, note le CCA, qui fait du jeu libre le «fondement des compétences intellectuelles, sociales, physiques et affectives» nécessaires pour «réussir à l'école et dans la vie».

Si le jeu de blocs ou la construction d'un château soutient le raisonnement logique et la résolution de problèmes, le jeu de mains, lui, favoriserait «l'autodétermination sociale et affective», note le rapport, qui souligne que ce dernier type de jeu pourrait être déterminant pour l'amélioration des compétences sociales des garçons.

L'imaginaire des tout-petits, parfois si merveilleusement créateur, permet d'accéder au plaisir mais aide aussi à la communication, à la mise en perspective et à l'alphabétisation, «les enfants perfectionnant un vocabulaire adapté à divers rôles et contextes».

Le rapport insiste aussi sur le fait que les notions d'apprentissage liées au jeu doivent être accessoires plutôt que de constituer la seule raison d'être du jeu. «Le bambin qui se concentre à superposer des blocs n'est pas nécessairement motivé par un besoin ni même un désir d'apprendre les principes associés à la stabilité structurelle», note le CCA, qui va jusqu'à dire que, si le jeu est présenté au petit uniquement sous son angle éducationnel, l'aspect ludique est alors associé plutôt à une tâche, ce qui peut être suffisant pour que l'enfant boude son plaisir...

Dans le document, on note aussi l'importance pour l'enfant d'apprendre «ce qui importe le plus non pas par des explications, mais bien en développant eux-mêmes leurs connaissances par une interaction avec le monde physique et avec d'autres enfants, et ce, par le jeu». Cette dernière affirmation rappelle certains des principes qui guident la controversée réforme québécoise de l'éducation. Prudent, le président Paul Cappon a toutefois refusé de s'aventurer sur ce terrain provincial.

«Je ne commenterai pas la réforme de l'éducation du Québec, mais je note que le jeu peut soutenir nombre d'activités d'apprentissage, ce que des parents, des éducateurs et des enseignants ont compris depuis longtemps. Nous ne souhaitons critiquer personne avec ce rapport ou porter des jugements négatifs, mais seulement indiquer que le jeu en lui-même, tout seul, est essentiel. On l'a peut-être oublié avec le temps.»