Les parents baby-boomers s'étonnent - Un, deux, trois... je reste

Fiston entre papa et maman, dans le film Tanguy.
Photo: Fiston entre papa et maman, dans le film Tanguy.

Les chiffres le font voir clairement: les jeunes Canadiens sont aussi attachés au toit familial que l'étaient leurs grands-parents. Ce sont plutôt leurs parents, ces rejetons du baby-boom, qui ont fait exception en partant vite en appartement. Mais les jeunes dans la vingtaine partagent d'autres ressemblances avec papy et mamie.

Quand Statistique Canada a sorti ses données du recensement cette semaine, et que la tendance toujours croissante des jeunes à coller à la maison est apparue au grand jour, les blagues ont fusé. Même les chercheurs du très sérieux organisme n'y ont pas échappé.

«On s'est dit que les gars étaient vraiment attachés à la cuisine de maman!», raconte Pierre Turcotte, démographe de la famille à Statistique Canada, en faisant allusion à l'écart toujours plus grand entre les filles et les garçons face au départ du toit familial.

Mais les parents baby-boomers auront beau soupirer, leurs jeunes ne font qu'imiter ce que leurs grands-parents ont fait avant eux. Mieux encore, ils invoquent pour ce faire le même genre de raisons, ce qui n'est pas sans surprendre en ce tournant du siècle.

Les baby-boomers n'ont pas tort, quand même, de s'étonner. En 20 ans, la hausse de jeunes de 20 à 29 ans qui restent à la maison est fulgurante. Au Canada, on parle de 41 % des 3,8 millions de jeunes dans la vingtaine. En 1981, le taux n'était que de 27 %. L'explosion survient au début des années 90. Depuis, aucun retour en arrière ne s'est dessiné.

Mais Statistique Canada ne fait-elle pas erreur de mettre dans le même sac tous les jeunes dans la vingtaine? Le recensement le démontre: 64 % des hommes et 52 % des femmes de 20 à 24 ans habitent avec leurs parents. Mais cette proportion baisse de façon spectaculaire entre 25 et 29 ans, atteignant alors 29 % des hommes et 19 % des femmes.

«Ce qui est frappant, chez les 25-29 ans, c'est l'opposition face à ce qu'on observait dans le passé», corrige Céline Le Bourdais, professeure à l'Institut national de la recherche scientifique et directrice du Centre interuniversitaire d'études démographiques. Le recensement de 1981 fait en effet voir qu'à l'époque, seuls

15 % des hommes et 8 % des femmes de 25 à 29 ans vivaient chez leurs parents. La différence est loin d'être négligeable.

«Ce qu'il faut voir aussi, c'est à quel point l'âge médian de départ est monté», ajoute Mme Le Bourdais, qui a travaillé sur ce sujet avec Pascale Beaupré, chercheuse à Statistique Canada. À quel âge, se sont-elles demandé, les jeunes Canadiens du siècle dernier ont-ils massivement quitté la maison familiale?

Rien de neuf

Elles ont scruté les réponses que 9000 Canadiens nés entre 1926 et 1980 avaient données lors de l'Enquête sociale générale sur la famille menée par Statistique Canada en 1995. Leur constat: les jeunes d'aujourd'hui retardent encore plus leur départ que «les cohortes les plus anciennes, Comme qui ont atteint l'âge de 15 ans au cours de la Seconde Guerre mondiale et dont le calendrier était pourtant passablement tardif».

Chez les hommes, la génération née entre 1926 et 1930 quittait la maison à l'âge médian de 22,5 ans (ce qui signifie que la moitié des hommes étaient partis de chez eux à cet âge alors que l'autre y restait encore). Chez les jeunes de 1995, l'âge médian pour partir est de 23 ans passés — et tous les indices montrent que cet âge va être encore plus élevé en 2001.

Les hommes du baby-boom, nés entre 1951 et 1955, étaient bien plus précoces, eux qui volaient de leurs propres ailes avant leurs 21 ans. Chez les femmes, la courbe est moins prononcée mais suit la même évolution. Les jeunes femmes du baby-boom en paraissent même bien audacieuses, elles qui étaient en appartement à un âge médian de 19 ans.

Ces quelques années de différence sont importants en statistique. Encore plus quand ils sont couplés à une autre donnée, celle qui dit à quel âge 75 % de tout ce beau monde avaient quitté la maison.

Les gars d'aujourd'hui font comme leurs grands-pères: les trois quarts d'entre eux sont partis à 26 ans. Les filles, elles, ont déjà battu leurs grands-mères: 75 % d'entre elles attendent leurs 25 ans. Les femmes nées dans les années 20, elles, avaient quitté à 75 % le toit familial dès leurs 23 ans et demi.

Chez les baby-boomers, ceux nés au début des années 50, les trois quarts des hommes avaient quitté le toit familial à 24 ans; 75 % des femmes ne vivaient plus chez leurs parents à 21 ans et demi.

De bonnes raisons au départ

Pourtant, des constantes tiennent le coup au fil des générations: garçons et filles ne partent pas en même temps — le départ des filles se concentre entre certains âges, celui des garçons est plus étalé — ni pour les mêmes raisons.

Hier comme aujourd'hui, ce sont des motifs socio-économiques qui expliquent le départ des gars — qui, dans la vingtaine, ont toujours été plus nombreux que les filles sous le toit familial.

Chez les jeunes femmes, c'est la dimension familiale qui domine. Les filles resteront aux côtés de leur mère si celle-ci se sépare ou devient veuve, par exemple. «On voit aussi que la mise en union est encore une raison importante de départ pour les filles, disait Pascale Beaupré en entrevue au Devoir cette semaine. Ç'a toujours été, et c'est encore, la première raison invoquée, même si ce facteur a baissé avec le temps. Les gars, eux, quittent pour des motifs d'emploi et d'autonomie personnelle.»

Il y a, en fait, des facteurs très clairement liés au fait qu'un jeune dans la vingtaine reste ou non à la maison. Pour les garçons comme pour les filles, vivre en famille nombreuse les fait quitter plus vite... tout comme d'être en famille monoparentale. Les familles immigrantes aussi retiennent davantage leurs rejetons à la maison, comme le font aussi les francophones — ce qui tient à la plus grande mobilité des anglophones sur le continent, postule l'étude de Mme Beaupré.

Chez les filles, n'avoir aucun diplôme, ou au contraire en avoir beaucoup!, est lié à un départ rapide de la maison. Mais terminer ses études ou occuper un emploi n'a pas d'impact déterminant.

Chez les garçons, par contre, le scénario est très clair. Plus un jeune homme est scolarisé, plus il quitte rapidement le foyer. Faut-il croire qu'au Québec, il faille lier le haut taux de décrochage scolaire des garçons au fait que les gars s'attardent au foyer? Céline Le Bourdais récuse ces amalgames rapides. Seule une étude fine de générations précises permettrait de le dire. Ici, rappelle-t-elle, on est dans les grands portraits statistiques.

Par contre, il est clair que les facteurs structuraux se mêlent à certaines conjonctures. Par exemple, il n'est pas étonnant que ce soit à Toronto que l'on trouve la proportion la plus élevée au pays (54 %) de jeunes qui résident chez leurs parents. «C'est lié aux coûts élevés de l'habitation dans cette ville, mais aussi à la forte proportion d'immigrants qu'on y trouve», explique Pierre Turcotte, démographe de la famille à Statistique Canada.

Le couple bat de l'aile

Les rapprochements avec grand-papa et grand-maman semblent toutefois tirer à leur fin. Car le recensement de cette semaine a mis le doigt sur une nouvelle réalité, qui a peu attiré l'attention des médias mais qui frappe les chercheurs: «Les jeunes gens vivent de moins en moins souvent en couple», souligne M. Turcotte.

C'est là une vraie rupture par rapport aux générations précédentes. La popularité de l'union libre ne compense pas la baisse des mariages, et la chute est spectaculaire. Il y a vingt ans, le quart des hommes de 20 à 24 ans et près de la moitié des femmes du même âge vivaient en couple. Aujourd'hui, il ne reste plus que 14 % des gars et 26 % des filles de cette tranche d'âge à partager leur vie avec une tendre moitié.

Est-ce qu'on s'unit plus tard alors? Même pas car chez les 25-29 ans, la baisse est aussi forte. En 1981, 64 % des hommes et 73 % des femmes de cette tranche d'âge étaient en couples. Le 15 mai 2001, ils n'étaient plus que 45 % des hommes — moins d'un homme sur deux — et 57 % des femmes à faire de même.

Le recensement nous a d'ailleurs aussi montré que le nombre de ménages composés de personnes seules est en hausse partout — le Québec est même le champion au pays à ce chapitre.

Pour comprendre ce qui se passe, il faudra toutefois attendre les études qui seront tirées de la nouvelle Enquête sociale générale sur la famille menée en 2001 par Statistique Canada auprès de 24 000 Canadiens. Mais on sait déjà, grâce à celle-ci, que 30 % des hommes et 28 % des femmes de 20 à 29 ans sont revenus vivre à la maison familiale après un premier départ. C'était la première fois que ce phénomène était mesuré.