Faut-il être millionnaire pour prendre sa retraite?

Source: Newscom
Photo: Source: Newscom

Elle en fait rêver plusieurs et donne des maux de ventre aux autres. On l'a souvent dit: la retraite, qu'elle soit modeste, aisée ou parsemée de petits boulots à temps partiel, ça s'organise à l'avance. Très, très à l'avance. Dans le dernier droit avant le grand jour, certains déchantent. Les voyages, les gâteries et autres luxes relèveront de la folie. La grande question surgit alors: combien d'argent faut-il pour prendre sa retraite?

Pour les chanceux, elle surviendra dans la cinquantaine ou au début de la soixantaine. Certains se l'imaginent dorée, douillette à souhait. La retraite, ce «bye bye boss!» définitif, en fait rêver plus d'un. Des matins sans obligations, des week-ends de sept jours à longueur d'année, des projets et des voyages n'importe quand et n'importe comment. Encore faut-il avoir les moyens... Combien au juste?

Les mythes sont tenaces et les conseils à toutes les sauces, difficiles à éviter. Surtout au mois de février, quand la folie des RÉER s'empare des établissements financiers. Combien se sont déjà fait dire que la mise de côté d'un certain montant par mois les rendrait tout simplement millionnaire à 55, 60 ou 65 ans? Ou que la règle d'or, c'est de s'assurer d'un revenu de 70 % du salaire actuel? Tous de beaux grands principes qui risquent toutefois de s'effrondrer, ou de subir de sérieux ajustements, devant la dure réalité d'un budget personnel, disent les experts.

«Écoutez», dit Moshe Milevsky, professeur de finance à l'université York qui a fait de la planification de la retraite une de ses spécialités, «quand les gens me posent la question, je demande toujours combien de temps ils me donnent pour y répondre.» Autrement dit, on pourra résumer tant qu'on voudra, mais la vraie réponse, celle qui fera pencher la balance du bon côté le jour venu, est beaucoup plus qu'une simple recette magique. Si seulement!

Entre le rêve et la réalité

Pour prendre le pouls de la situation, la Banque de Montréal a effectué un sondage monstre l'hiver dernier. Réalisé auprès de 5300 personnes de 45 ans ou plus, l'enquête révélait alors que 24 % envisagent leur retraite sous forme de revenu annuel, qu'ils estiment en moyenne à 55 000 $. Une autre tranche de 66 % songe à un montant mensuel (en moyenne de 3500 $), alors que 8 % des répondants pensent à une somme globale... en moyenne de 650 000 $.

Or, s'il faut se fier à un autre sondage de la banque réalisé quelques mois plus tard auprès de 1500 babyboomers, certains ont du pain sur la planche. Parmi les constats: un sur cinq n'a encore rien mis de côté, et seulement 28 % des baby-boomers ont des économies ou placements de 100 000 $ ou plus.

Quel que soit l'état des lieux, l'ingrédient que retiennent à peu près tous les planificateurs financiers, c'est l'élaboration d'un budget, un exercice incontournable que certains épargnants risquent de trouver aussi agréable qu'une visite chez le dentiste. Or tout travailleur de 40 ou de 45 ans qui prend graduellement conscience de la retraite n'a pas le choix de s'asseoir devant une feuille blanche et d'y coucher ce qu'il a, ce qu'il aura, et donc ce qu'il lui manquera.

«Il faut absolument faire un plan de ce qu'on veut faire à la retraite et faire le point sur notre situation actuelle», dit Jocelyne Houle-LeSarge, présidente de l'Institut québécois de planification financière. Cet exercice, dit-elle, porte autant sur les dépenses que les épargnes, les projets futurs que les paiements hypothécaires actuels. Sans oublier l'âge de la retraite, l'espérance de vie, de même que l'inflation et le rendement que l'on attend de ses placements.

C'est le cas de Gilles. À 64 ans, cet employé d'une grande société au centre-ville de Montréal doit lui-même faire le point. Avec 280 000 $ dans son RÉER et aucun régime de retraite en entreprise, il ne sait pas si c'est suffisant. Sa conjointe bénéficie d'un bon régime de retraite, mais le doute persiste. «J'ai commencé à épargner sérieusement autour de 40 ans», dit-il. Il devra s'asseoir avec un conseiller pour déterminer ses besoins. En cas d'insuffisance, il n'exclut pas de travailler quelques années encore, quitte à réduire ses activités de façon graduelle.

Le plus grand mythe en circulation, celui de la règle du 70 %, est d'ailleurs une suggestion «très générale», dit Mme Houle-LeSarge, également présidente de Question-Retraite, un organisme composé de partenaires publics et privés qui a fait d'octobre le Mois de la retraite. «Il faut avoir une idée des besoins concrets à la retraite», dit-elle, un commentaire qui revient entretien après entretien, spécialiste après spécialiste. «Par exemple, quelqu'un qui fait 200 000 $ par année et qui se donne cet objectif-là tout en souhaitant se la couler douce dans une maison en campagne, eh bien, 140 000 $ [soit 70 %], c'est peut-être trop!»

Combien, en combien de temps?

Le mythe du million? Il exige une discipline militaire... très tôt dans la vie. «Prenons une personne de 20 ans qui mettrait 100 $ par mois dans un RÉER», dit tout de même Gaétan Veillette, planificateur financier au Groupe Investors. «Si elle réinvestit tous ses retours d'impôt, à 65 ans elle est millionnaire!» Pour certains, son exemple relèvera de la plus pure fiction, mais M. Veillette persiste et signe. Quiconque a des revenus imposables peut difficilement justifier ne pas faire l'effort d'épargner, dit-il. «On voit des gens qui font 25 000 $ et ont plus de volonté que ceux qui font 100 000 $.»

Alors, combien mettre de côté? Prenons l'exemple de Lucie, 45 ans, qui gagne présentement 45 000 $ par année. Elle a réussi, au fil du temps, à se faire une réserve de 50 000 $. Elle vise une retraite à 65 ans et souhaite la prendre avec 325 000 $ dans ses RÉER. Le rendement annuel de ses placements, disons, se chiffre en moyenne à 7 %, et l'inflation est de 2 %. Combien doit-elle mettre de côté par mois? Un début de réponse: 250 $, ou environ 10 % de son salaire après impôt.

«C'est vraiment du cas par cas», dit Dany Provost, un planificateur financier et actuaire de Québec qui a publié l'an dernier un livre intitulé Arrêtez de planifier votre retraite, planifiez votre plaisir!. La fameuse règle du 70 %, dit-il, c'est une «règle du pouce» [sic], rien de plus. La suivre sans trop réfléchir aux conséquences, voilà la plus grosse erreur que l'on puisse commettre, dit-il. «Par expérience, je peux vous dire que ça varie de 40 % à 100 %.»

Combler l'écart

Un budget le plus tôt possible, donc, pour déterminer les besoins actuels et futurs. Mais l'exercice consiste aussi à mesurer l'écart entre les revenus totaux que l'on souhaite à la retraite et les revenus qui proviendront des régimes d'État. Vous espérez des revenus annuels de 40 000 $? Parfait. On sait par ailleurs que le montant maximal des régimes fédéraux et de la Régie des rentes du Québec tourne autour de 15 000 $ par année. L'écart qu'il faudrait combler, donc, serait de 25 000 $.

Ce montant à combler pourrait venir d'un régime de retraite en entreprise, certes, mais ce n'est pas le cas pour tout le monde. Le travail autonome y est pour quelque chose, l'absence d'épargne aussi. Selon Question-Retraite, 30 % des 25-54 ans n'ont ni régime d'entreprise, ni RÉER. Ces gens, dit l'organisme, devront alors vivre avec les régimes publics seulement, soit l'équivalent de 40 % de leurs revenus actuels.

«Tout part du budget, dit Thérèse Richer, coordonnatrice à l'ACEF Rive-Sud de Québec. Il y a une dizaine d'années, on a essayé de faire croire à tout le monde qu'on pouvait arrêter de travailler à 55 ans, avoir un bateau, voyager sur les mers du Sud, dit-elle. C'est peut-être une possibilité pour une certaine catégorie de gens, mais c'est loin d'être une réalité.» Les recettes rapides du 70 %, du million ou autre, dit-elle, «on n'achète pas».

Pour les gens qui voudraient quand même une réponse facile, et qui visent une retraite de base à 65 ans, M. Provost évoque une règle de 20. Il «n'aime pas ce genre de réponse», mais la voici: on prend les revenus bruts désirés, sans compter ceux des régimes d'État, et on multiplie par 20. Bref, si l'écart à combler est de 25 000 $, il faudrait un RÉER de 500 000 $. N'oublions pas qu'il faudra ensuite payer de l'impôt sur les retraits.

Si toutefois on a le temps de bien se préparer, dit Gaétan Veillette, il faut prévoir une espérance de vie élevée. «La sagesse, c'est de dire qu'on planifie jusqu'à 90 ans», dit-il. Évidemment, certains facteurs peuvent surgir en cours de route, comme des problèmes de santé ou le déménagement du retraité dans une résidence pour personnes âgées. Ou encore que le retraité ait des petits-enfants qu'il s'amuse à gâter...

Une histoire de plaisir

L'approche du planificateur financier et actuaire Dany Provost, qui nécessite une analyse en profondeur, si possible avec un conseiller financier, est beaucoup plus complète que la simple règle de 20. Son livre a généralement suscité des commentaires positifs, mais aussi quelques réactions d'incompréhension. La thèse de son ouvrage: le plaisir qu'on prévoit à la retraite, il existe aussi dans l'immédiat, alors pourquoi se fendre en quatre pour une qualité de vie future si on se fait souffrir au présent?

L'objectif, dit M. Provost, devrait être non seulement de prévoir un revenu adéquat pour la retraite, mais de calculer le plus précisément possible le montant qu'il faut mettre de côté pour l'avenir sans avoir à se serrer la ceinture inutilement au présent. Plusieurs planificateurs l'ont dit: pas nécessaire d'être la personne la plus riche du cimetière...

Mais si on ignore le montant exact, pourquoi ne pas alors mettre de côté un pourcentage fixe du salaire? Cette épargne systématique, c'est la solution facile que David Chilton offrait en 1989 dans son célèbre livre Un barbier riche. Un seul principe: enfouir dans le bas de laine 10 % à chaque paie. «C'est un point de départ, dit Moshe Milevsky. Ça donne un chiffre aux gens, mais ultimement, il faut un processus plus complet.»

Les problèmes de l'épargne systématique sont multiples, dit M. Milevsky. Le taux d'imposition pourrait être plus bas une fois rendu à la retraite, et certaines dépenses disparaîtront, comme celles liées au travail, les paiements hypothécaires, les cotisations à l'assurance emploi et aux régimes de retraite d'État, etc. D'un autre côté, des dépenses de loisirs pourraient s'ajouter.

Dans un monde idéal, il faudrait donc un conseiller. Encore là, M. Milevsky trouve qu'il y a de l'éducation à faire. «Les gens passent plus de temps à prévoir leur vacances dans le Sud que leur retraite. Ils vont passer une heure au téléphone pour avoir un meilleur prix sur le billet d'avion, mais s'attendent à ce qu'une émission de radio de 10 minutes règle leurs problèmes financiers.»

Le risque principal, disent les conseillers, c'est de sous-estimer. Ou, pire, de n'avoir rien mis de côté. La solution, dans ce cas, peut être «d'ajuster les rêves à la réalité», comme le dit Thérèse Richer. D'autres choisiront de continuer à travailler. Selon un sondage de la Banque de Montréal, 58 % des préretraités prévoient travailler après leur retraite.

«La retraite n'est plus un arrêt brutal où nous passons de la réception d'un chèque de paie à la réception d'un chèque de pension ou au retrait sur un capital investi», avait dit en février Tina Di Vito, directrice générale de la planification de la retraite chez BMO Nesbitt Burns. «Elle est souvent une transition entre le travail à temps plein et une retraite active.»

***

Pour en savoir plus:

- www.questionretraite.com;

- www.fiscalagents.com/toolbox/index.

SHTML, pour déterminer l'épargne nécessaire.