Les producteurs de poulet Chantecler disent qu'on leur coupe les ailes

André Auclair, directeur général de la Fédération des producteurs de races patrimoniales du Québec (FPRPQ) et également éleveur de poulets Chantecler dans la région de Trois-Rivières.
Photo: André Auclair, directeur général de la Fédération des producteurs de races patrimoniales du Québec (FPRPQ) et également éleveur de poulets Chantecler dans la région de Trois-Rivières.

Après avoir contribué à la disparition du poulet Chantecler dans les années 60, l'agro-industrie semble vouloir freiner la relance de cette race patrimoniale propre au Québec, dénoncent les défenseurs de cet oiseau. En effet, leur demande d'allégement des règles d'élevage, afin de stimuler la croissance du cheptel de Chantecler, se bute depuis des mois à une fin de non-recevoir. Les instances réglementaires, largement influencées par les grands industriels du poulet, ne veulent visiblement pas accorder un traitement exceptionnel à ce véritable produit du terroir québécois, pourtant menacé d'extinction.

«Nous accumulons les refus», lance André Auclair, directeur général de la Fédération des producteurs de races patrimoniales du Québec (FPRPQ) et également éleveur de poulets Chantecler dans la région de Trois-Rivières. «C'est dommage. On croyait pouvoir obtenir le droit de produire librement ce poulet, compte tenu de son caractère patrimonial. Mais nous nous sommes trompés.»

Actuellement, la colonie de poulets Chantecler est composée de 600 oiseaux répartis dans une dizaine de fermes à travers la province. Cette production microscopique se fait en dehors des règles commerciales en vigueur au Canada. Pour contrôler l'offre (et maintenir les prix à la hausse), le secteur avicole impose en effet des frais importants aux éleveurs: 500 $ environ par an et par mètre carré de poulailler.

Le hic: ce barème est calculé sur la base d'un poulet industriel qui arrive à maturité en 39 jours (ce qui représente neuf poulets par année). Avec une croissance variant de cinq à six mois, le Chantecler ne peut pas être rentable dans ce cadre.

Hors norme, ce poulet de race mixte — c'est-à-dire qu'il est aussi bon pour sa chair que pour ses oeufs — se retrouve donc cantonné dans des élevages de moins de 100 têtes (pour lesquels il n'est pas obligatoire d'obtenir de quotas de production). Ce faisant, il reste aussi le privilège des éleveurs — et de leur famille. Le Chantecler ne peut pas en effet être vendu à des particuliers ou à des restaurateurs, à moins de passer par un abattoir reconnu par Québec. Une chose rare, voire impossible, car trop coûteuse en raison des faibles volumes de production.

Revoir la loi

Pour sortir de cette ornière, les éleveurs de Chantecler aimeraient donc que les gardiens de la réglementation cessent de s'intéresser à eux. Les producteurs demandent l'autorisation d'évoluer à l'extérieur du système de mise en marché des contingents, davantage pensé pour les poulets dits hybrides sortant des laboratoires de Ross, Isa ou Dekalb, une filiale de la multinationale Monsanto, que pour un animal patrimonial.

Pas question, répond la Fédération des producteurs de volailles du Québec (FPVQ), qui juge irrecevable la demande des éleveurs de poulet Chantecler. Dans une lettre datée du 6 juillet dernier dont Le Devoir a obtenu copie, Pierre Fréchette, directeur général de cet organisme versé dans la défense des intérêts économiques des producteurs de volatiles à manger, écrit en effet que «soustraire la race galline Chantecler aux décrets actuels [...] ne constitue pas un moyen qui répondrait aux objectifs» des éleveurs de ce poulet. Sans toutefois préciser pourquoi.

La Fédération des producteurs d'oeufs de consommation du Québec croit pour sa part que la production hors quotas souhaitée par les défenseurs de Chantecler «causerait de graves préjudices au Plan conjoint et aux producteurs». Comment? «En créant une exception que la Fédération ne pourra pas contrôler et [en ouvrant] une porte importante à la production sans quotas», indique ce regroupement dans une autre lettre adressée aux propriétaires de races patrimoniales.

Confronté aux mêmes demandes, le Syndicat des producteurs d'oeufs d'incubation du Québec se montre également défavorable à tout changement des règles du jeu visant à sauver le Chantecler. Ces trois regroupements des membres de l'industrie avicole sont, dans le contexte agricole actuel, incontournables pour obtenir cette exemption qui permettrait de remonter le cheptel de Chantecler, selon les adeptes de races patrimoniales.

«La porte n'est pas fermée», a indiqué, en entrevue au Devoir, Bernard More, porte-parole de la FPVQ, «mais nous devons trouver d'autres façons de collaborer avec les éleveurs de poulets Chantecler, et ce, dans le cadre de production précis dans lequel nous nous trouvons.»

Afin de poursuivre les discussions, la Fédération dit d'ailleurs avoir commandé un avis technique au biologiste Michel Lefrançois, de l'université Laval. Objectif: définir de manière indépendante la taille du cheptel qui pourrait assurer la survie et le renouveau de cette race de poulet indigène créée au début du siècle par le frère trappiste Wilfrid Châtelain pour supporter le climat canadien.

Notons que les producteurs de Chantecler estiment qu'un bassin de 30 000 oiseaux est à envisager dans un avenir proche pour que la campagne de sauvegarde du Chantecler cesse de battre de l'aile. Un tel cheptel améliorerait aussi l'accessibilité de ce produit du terroir pour les consommateurs. Ce seuil de préservation est toutefois minuscule, comparativement aux 626 millions de poulets industriels produits en 2005 au Canada.

«Depuis deux ans, il y a beaucoup de paroles, mais pas beaucoup d'action», dit M. Auclair. «Même le ministère de l'Agriculture semble nous avoir lâchés.» Au cabinet du ministre Yvon Vallières, ce dossier n'est effectivement pas sur le dessus de la pile, a indiqué hier le porte-parole de l'élu, André Ménard, qui ajoute: «Le ministre est toutefois sensible à la situation des éleveurs [de races patrimoniales].»

Pourtant, en 1999, l'Assemblée nationale a reconnu officiellement que le poulet Chantecler fait partie «des races animales du patrimoine agricole du Québec». Seuls la vache canadienne et le cheval canadien peuvent se vanter d'une telle reconnaissance. Plusieurs experts du milieu de la poule considèrent par ailleurs qu'avec son allure, son histoire et sa rusticité, cet animal dispose de tous les atouts pour s'imposer sur le marché comme un important produit du terroir, à l'image du poulet de Bresse en France, seul volatile au monde à jouir d'une appellation d'origine contrôlée (AOC).