1er octobre 1946 - Douze accusés de Nuremberg sont condamnés à être pendus

Le jugement des vaincus par leurs vainqueurs

Dix-neuf des vingt-deux accusés de Nuremberg ont été trouvés coupables par le tribunal militaire allié, et douze d'entre eux ont été condamnés à être pendus; ce sont: Hermann Goering, Joachim von Ribbentrop, Wilhelm Keitel, Ernst Kaltenbrunner, Alfred Rosenberg, Hans Frank, Wilhelm Frick, Julius Streicher, Fritz Sauckel, Alfred Jodl, Arthur Seyss-Inquart et Martin Bormann (in absentia). Ces condamnés ont quatre jours pour faire appel à la clémence du Conseil de contrôle allié; si les appels sont rejetés, ces chefs nazistes seront exécutés le 16 octobre.

Trois des accusés sont condamnés à l'emprisonnement à vie: Rudolf Hess, Walter Funck et Erich Raeder. Baldur von Schirach et Albert Speer sont condamnés à vingt ans de prison, Constantin von Neurath à 15 ans, Karl Doenitz à 10 ans. Les trois autres — Hjalmar Schacht, Franz von Papen et Hans Fritsche, — sont acquittés.

Ainsi que des correspondants l'avaient prévu depuis plusieurs mois, le tribunal n'a pas été unanime. Le juge soviétique a exprimé sa dissidence quant aux trois acquittements et aussi quant à la sentence imposée à Hess. [...]

LES CHEFS D'ACCUSATION

En prononçant les verdicts de culpabilité le tribunal devait évidemment distinguer entre les quatre chefs d'accusation. On sait que le premier chef, c'est la conspiration pour provoquer et livrer la guerre; le deuxième, ce sont les crimes contre la paix; le troisième, les crimes de guerre, et le quatrième, les crimes contre l'humanité. Cette quadruple accusation mêle des choses fort disparates au point de vue culpabilité. Ainsi le premier chef d'accusation comprend l'établissement du parti et de la dictature nazistes, ce qui comportait des actes répréhensibles mais pas plus que le parti et la dictature communistes des Soviets et de leurs satellites.

Il comprend aussi le recours à la force pour répudier le traité de Versailles, reprendre les territoires enlevés à l'Allemagne après la Grande Guerre I, et conquérir de nouveaux domaines au nom du besoin d'espace vital. [...]

Tandis que les 22 accusés étaient tous accusés sous le premier chef, 16 d'entre eux étaient accusés sous le deuxième chef, les crimes contre la paix. Il s'agit là de la préparation de la guerre d'agression et de la violation de traités et accords internationaux. Douze de ces accusés ont été trouvés coupables. La guerre moderne totale exige des préparatifs poussés, et avec le précédent posé à Nuremberg, il sera facile aux vainqueurs de l'avenir de condamner les chefs vaincus, en invoquant par exemple les programmes d'armements, les plans que préparent d'office tous les états-majors du monde, les recherches ou expériences sur les armes atomiques et autres armes secrètes.

LES ATROCITES

Les troisième et quatrième chefs d'accusation visent les atrocités de toutes sortes, commises soit sous prétexte de nécessité militaire, ou en fonction de programmes d'extermination comme dans le cas des Juifs, ou comme représailles. [...]

Là encore des actes fort divers sont groupés; à côté d'atrocités claires et indéfendables, on reproche à ces accusés des exécutions sommaires qui ne violaient probablement pas toutes les coutumes de la guerre, et avec des cas d'indiscutable torture, des faits qui pouvaient être inévitables comme l'emprisonnement de civils sans procès.

[...] L'acte d'accusation aurait eu plus de force s'il n'avait porté que sur des actes indiscutablement condamnables.

La plupart des actes énumérés aux chefs d'accusation trois et quatre sont des crimes de droit commun, et certains dirigeants allemands, au sommet et aux échelons inférieurs auraient pu être condamnés pour ces atrocités sans qu'on invente la loi rétroactive selon laquelle la guerre est un crime. Les peines portées pour de telles offenses, à condition de bien départager ce qui était criminel de ce qui ne l'était pas, ne seraient pas imméritées.

Mais il faudrait encore que le tribunal fût compétent. Or comment peut-il l'être? La même difficulté surgit que pour l'interdiction de la guerre. De même que sans un arbitrage international réel il est impossible d'interdire validement la guerre, de même sans l'existence d'une autorité judiciaire internationale reconnue, il est impossible de juger des crimes commis sur le plan international.

Des juristes neutres se récuseraient probablement, pour ne pas risquer d'attirer des représailles futures à leurs pays. Ou au moins ils devraient exiger que la justice atteigne tout le monde, tous les criminels, chez les vainqueurs comme chez les vaincus, ce qui serait évidemment impossible, en l'absence d'une véritable autorité supranationale.

JUGEMENT DES VAINQUEURS

Mais un tribunal constitué par les vainqueurs est radicalement inadmissible. Car il faut bien admettre que ces juges représentent des chefs et des peuples auxquels on peut reprocher quelques-uns des mêmes crimes. Si les accusations étaient limitées aux crimes de droit commun, le juge soviétique serait d'emblée disqualifié à cause des excès de l'armée rouge; mais il resterait que les victimes jugeraient leurs bourreaux, ce qui n'est pas une situation propice à l'impartialité de la justice.

Le problème grandit pour les deux premiers chefs d'accusation, car les vainqueurs se font juges des vaincus, et prétendent condamner jusqu'à la politique nationale allemande qui a préparé la guerre; or les vaincus ont affirmé qu'ils entendaient se défendre contre un encerclement politique et économique qu'ils considéraient comme une autre forme d'agression. Les vainqueurs se trouvent ainsi à rendre jugement dans leur propre cause, et ont intérêt à condamner les vaincus pour disculper leurs propres pays.

Le chapitre des crimes contre la paix présente autant de difficulté que celui de la conspiration pour livrer la guerre d'agression. Sur la violation des traités et sur les méthodes de la guerre totale des juristes allemands ou japonais pourraient préparer un dossier accablant contre les chefs alliés. Rien n'y manque, à partir des promesses d'extermination jusqu'aux hécatombes. La reddition sans conditions, cause directe de la prolongation inutile de la guerre, place sur les Alliés la responsabilité de la dernière année du conflit, la plus dure et la plus destructrice, celle qui a probablement le plus contribué aux maux actuels de l'Europe.

Quant aux méthodes de guerre, la blitzkrieg et les bombes volantes restent bien loin en arrière des bombardements alliés de Dresde, de Berlin, de Hambourg. A Dresde, en une nuit, les bombardiers alliés ont fait périr 300,000 personnes, des civils dont un grand nombre étaient des fugitifs fuyant devant l'armée rouge. Ce bombardement systématique d'une population civile s'est produit alors que les Alliés étaient assurés de gagner la guerre, que l'armée allemande se repliait presque en déroute, et que le Reich ne résistait plus que parce qu'on lui refusait l'armistice. Et, toujours, sous le deuxième chef d'accusation, que peut-on reprocher aux chefs de l'Axe de plus criminel, de plus clairement contraire aux traités et au droit de la guerre, que les bombardements atomiques de Hiroshima et de Nagasaki?

Les condamnés de Nuremberg sont peu sympathiques, et leur sort a bien peu d'importance auprès des principes en jeu dans ce procès. Car le jugement prononcé aujourd'hui pose un précédent grave. Sous prétexte de justice, les Alliés ont reporté les moeurs internationales à ce qu'elles étaient avant la civilisation chrétienne. S'il survient une troisième guerre mondiale, les chefs des belligérants pourront s'attendre, en cas de défaite, à subir le sort des vaincus de l'antiquité.

Sans la politique de reddition sans conditions, les chefs nazistes auraient négocié un armistice; d'ailleurs, sans parler de l'aventure de Hess en Angleterre, il semble acquis que von Ribbentrop a entrepris des négociations avec M. Molotov dans une entrevue à Kirovograd, au plus fort de la guerre, et qu'ils ont failli s'entendre pour une paix séparée; ce qui a fait échouer le projet c'est que Hitler insistait pour une frontière que Staline jugeait inacceptable. Mais si à l'avenir le jugement et l'exécution des chefs vaincus font partie des risques de la guerre, il ne subsistera pas grand-chose du droit international et la guerre deviendra de plus en plus totale, non seulement à cause du progrès des armements, mais parce que les chefs politiques et militaires ne voudront rien épargner pour éviter la défaite. — Paul SAURIOL