Mythique Amérique

Les Français ont toujours eu une façon bien à eux de voir l'Amérique. Sous leurs yeux, elle retrouve son clinquant, cette aura de séduction distillée à travers le jazz, le fast-food, les grands espaces, la liberté. Aussi, le dernier numéro de la revue Senso, qui s'intéresse à l'Amérique, en renvoie une image mythique. «L'Amérique n'existe pas. C'est un pays en caractères d'imprimerie. Il a été inventé par des écrivains», écrit d'ailleurs Éric Neuhoff dans un texte intitulé «The Last Frontier». En arrivant à New York pour la première fois, Neuhoff ne faisait que vérifier ses indélébiles impressions de lecture.

C'est à travers des yeux étrangers que l'on survolera donc la revue Playboy, les buildings et les décapotables, le rougeoiement de l'été indien, le miroitement des lacs sauvages ou les oeuvres de Paul Auster et Woody Allen dans ce numéro de Senso qui flatte les amateurs de textes bien écrits.

En couverture, l'éternelle Marilyn Monroe entrouvre une bouche gourmande sur papier glacé. Et la revue commence sur un texte traitant d'une chanson de... Joe Dassin (dont on apprend plus loin qu'il est né à New York avant de s'établir avec sa famille en France): L'Été indien.

À l'intérieur, pourtant, d'autres mondes, moins communs, plus originaux, sont à découvrir. Les mots de Paul Auster, par exem-ple, qui arpente différents quartiers de New York et décrit cette façon qu'ont les New-Yorkais d'ignorer leurs semblables dans la rue. Là, l'Amérique s'incarne, elle prend des odeurs, des sons, elle a un visage, fût-il celui d'un passant pressé.

«En fait, dit l'écrivain en entrevue à Gérard de Cortanze, cette façon très new-yorkaise de ne pas se voir, de prétendre que les autres n'existent pas, n'est rien d'autre qu'une manière de se défendre, de survivre.»

Sur le Québec, auquel on s'intéresse particulièrement dans ce numéro, on lira l'amour de Richard Millet pour la peau blanche de Carole Laure en Maria Chapdelaine, pour la fougue d'une Pauline Julien. Et en digne Français en visite au Québec, Olivier Frébourg ne néglige pas la traditionnelle visite au village de Tadoussac. Dans un texte intitulé «Été indien ou mois d'hiver», l'écrivain québécois François Barcelo se propose comme guide des saisons québécoises, prévoyant les chutes et les poussées du thermomètre et saisissant cet instant déterminant où l'on découvre le premier flocon de neige tombé sur le bout de son nez.

Senso est une revue des plaisirs et de la culture. Sa publicité la présente comme une publication haut de gamme s'adressant aux épicuriens. Toute une section se présente sous forme de guide touristique, un guide des lettres, de la musique, de la gastronomie, des vins, des lieux, etc. Au Québec, le périple proposé passe donc par Tadoussac pour se rendre en Gaspésie et dans les Laurentides. François Barcelo y va de ses suggestions gastronomiques ou touristiques pour les villes de Montréal et Québec. Pour avoir été nous-mêmes touristes, on pardonnera à ceux qui visitent de s'accrocher à ces images d'Épinal, comme captées au-travers de l'objectif de la distance, de ne pas sortir des sentiers battus. La beauté d'un pays étranger est dans l'oeil de celui qui la regarde. Et celui-là nous amène parfois à la contempler à notre tour.