Mégaprocès des Hells Angels - Comme un photo-roman

Le procès de la guerre des motards a pris son envol, hier à Montréal, avec la plaidoirie inaugurale du procureur de la Couronne, André Vincent. Par les prodiges de la technologie numérique, il a présenté au jury un photo-roman de ce conflit meurtrier pour le contrôle du trafic de drogue à Montréal. Treize présumés membres ou associés des Hells Angels doivent «enfin» répondre en bloc de 13 accusations de meurtre.

L'assassin de Tony Plescio a voulu lancer son revolver de calibre .357 dans la Rivière-des-Prairies, le 1er octobre 1999, mais il a atterri sur le boulevard Gouin pour être retrouvé par un citoyen. Un autre tueur à la solde des Hells Angels a abandonné dans les poubelles du métro une arme, un chapeau et une preuve d'ADN. Un troisième a laissé ses empreintes digitales dans une camionnette à demi incendiée...

L'image des Hells Angels comme un groupe sans failles composé de rusés criminels en a pris pour son rhume, hier à l'ouverture du procès pour 13 meurtres de 13 présumés membres ou associés du gang. Selon les déclarations d'ouverture du procureur de la Couronne, André Vincent, les enquêteurs ont recueilli de la preuve directe pour quatre de ces 13 assassinats commis contre des membres des bandes rivales, entre 1996 et 2000. Les accusés visés par cette lourde preuve sont Gregory Wooley, Jean-Richard Larivière, Paul Brisebois et Pierre Laurin. Les autres (Normand Robitaille, Gilles Mathieu, Jean-Guy Bourgoin, Sylvain Laplante, Pierre Provencher, Daniel Lanthier, Denis Houle, Guillaume Serra et René Charlebois) doivent aussi répondre des mêmes accusations pour avoir commandé ou préparé ces attentats. «Il n'y a aucun endroit [dans la preuve] où 13 personnes font feu sur [une autre ], a expliqué Me Vincent. Le Code criminel prévoit que d'autres personnes puissent être responsables, soit parce qu'elles aident, soit parce qu'elles encouragent ou font partie de ce complot.»

La Couronne révélait du coup toute la complexité du procès d'une durée prévue de six mois. Me Vincent et ses deux adjoints devront prouver que les 13 accusés étaient réunis au sein des Hells Angels Nomads ou de leur filiale des Rockers dans la poursuite d'un but commun: «le contrôle du lucratif marché de la drogue»sur l'île de Montréal. Le trio devra aussi persuader le jury de six hommes et six femmes que le gang opérait comme une machine militaire, avec des soldats sur le terrain pour commettre les meurtres, des officiers pour les approvisionner en munitions, et des généraux pour superviser la guerre et en tirer les bénéfices.

Le «business» de drogue des Hells Angels rapporte au bas mot 100 millions de dollars par an, a soutenu Me Vincent, exhibant pour appuyer ses dires une photographie d'un coffre-fort bourré de liasses de billets du Dominion. Il ne s'agit pas d'un montage, a précisé Me Vincent, mais du résultat d'une perquisition effectuée en une seule journée dans «la maison de change» du gang. «Cent millions de bonnes raisons de se débarrasser de la concurrence», a-t-il lancé.

Cette allocution, transportée par une série de photos numérisées, a fait sursauter les treize avocats de la défense. L'exposé de Me Vincent a d'ailleurs suscité d'acrimonieux débats hors jury dont la presse ne peut révéler la teneur.

Pour chacune des victimes de meurtre, le procureur de la Couronne a présenté sur les écrans du Centre de services judiciaires Gouin un court résumé de la preuve, incluant des clichés de la scène de crime, de l'arme et du véhicule de fuite selon les circonstances. Chaque segment commençait par une description sommaire de la cible et de ses liens avec le monde interlope. Toutes les victimes, à l'exception de Serge Hervieux, entretenaient des liens d'affaires avec les Rock Machine, les Dark Circle, l'Alliance, autant de groupes ennemis.

Les 13 victimes ont toutes été criblées de balles, la plupart à deux pas de leur domicile, sinon dans leur salon. Des meurtres sans pitié. Pierre Bastien a été tué à bout portant dans sa voiture, sous les yeux de sa petite fille assise à l'arrière. Tony Plescio sortait d'une fête pour enfants dans un McDonald's avec sa conjointe lorsqu'on l'a abattu. Leur mort violente ne relève pas du hasard, a dit Me Vincent. «Chaque victime représentait un obstacle à l'objectif complet favorisé par les membres des Hells Angels Nomads et des Rockers [...] c'est-à-dire devenir la seule organisation contrôlant le trafic de drogue.»

De nombreux délateurs viendront expliquer en détail le fonctionnement de l'organisation: division entre le business de drogue et le job de bras, prélèvement de

10 % des profits de toute activité criminelle par les membres du gang pour financer la guerre des motards, réseaux de renseignements stratégiques sur les cibles à abattre. Le procès commence dès ce matin.