La pédagogie de l'effeuilleuse

Mr. Blue Eyes et Mlle Oui Oui Encore. «Le but, ce n’est pas tant de se retrouver nu, explique cette dernière. C’est d’abord un travail sur la posture, la démarche et la confiance en soi.»
Photo: Mr. Blue Eyes et Mlle Oui Oui Encore. «Le but, ce n’est pas tant de se retrouver nu, explique cette dernière. C’est d’abord un travail sur la posture, la démarche et la confiance en soi.»

Oubliez l'aérobie, le kick-boxing, le Pilates et le yoga. La mise en forme du corps et de l'âme passe désormais par la leçon de strip-tease. Le burlesque, dernier-né de la mode, rejoint — tout en s'en distinguant — l'aérobique, l'exotique et le lascif au panthéon du déshabillage collectif. Après la dictature du string, le ravissement du strip? Avec la première édition du Championnat mondial du strip-poker qui s'est tenue à Londres, dimanche, on est presque forcé d'y croire...

Arrivée à Montréal via New York, la Californie et l'Ouest canadien, la mode du pole dancing (danse autour d'une barre) a réhabilité et démocratisé le strip-tease. Sorti des bars de danseuses, il se conjugue au jazz, au swing, au baladi ou au simple désir de se réconcilier avec son corps tel qu'il est, dans un studio de danse près de chez vous. Antidote au culte de la perfection corporelle qui sévit dans la publicité et les médias ou excroissance du diktat du sexy à tout prix? À chacun son interprétation.

Elle s'appelle Mlle Oui Oui Encore et convie les dames à son cours de strip-tease burlesque, dernière déclinaison de la pédagogie de l'effeuillage, en vogue à Montréal depuis deux ans. Six séances d'une heure par semaine suffiront pour retirer un à un les complexes, les gênes et puis, à la toute fin peut-être, les vêtements. Car la mise à nu se passe avant tout dans la tête pour la professeure particulière.

«Le but, ce n'est pas tant de se retrouver nu, c'est d'abord un travail sur la posture, la démarche et la confiance en soi, dit celle qui se réclame davantage des effeuilleuses à la fausse pudeur des années 40-50, telle Marilyn Monroe. Je suis inspirée par le strip-tease de l'époque où il y avait de la censure.» La chose est toujours abordée avec humour et respecte le rythme de chacune de ses «élèves». C'est pourquoi Mlle Oui Oui s'identifie moins au courant de strip-aérobie, qui fait rage aussi dans la ville. Elle promet tout de même à ses effeuilleuses en herbe une courte chorégraphie au bout des six heures de cours, qui a un effet boeuf sur l'ego — et l'alter ego, chum, mari ou conjoint.

Avant le strip-tease, Mlle Oui Oui a enseigné le swing pendant huit ans. Son talent d'effeuilleuse, elle l'a développé en montant le Blue Light Burlesque, aventure scénique d'une douzaine d'hommes et de femmes, amorcée en 2004, qui met à l'honneur l'art du déshabillage coquin, dans une suite de sketches à la mode rétro-chic: le sous-vêtement et les pasties — ces pastilles de paillettes cachant ce sein que l'on ne saurait voir — servent de rempart coquet à la plus choquante nudité intégrale. Une version simplifiée du spectacle présentée au Petit Campus, le 30 août prochain, mettra en scène, outre les meilleurs moments du cabaret original, quelques recrues repêchées dans son studio du Plateau Mont-Royal. Nouvelle corde à son arc, Mlle Oui Oui Encore offre aussi ses services de prof-effeuilleuse pour les enterrements de vie de jeune fille.

Le strip démocratisé

«On s'est retrouvé à faire presque la promotion de femmes de tous gabarits, formes et styles; c'est un de nos succès et une de mes plus grandes fierté, confie celle qui dirige le Blue Light Burlesque. Ce n'est pas un spectacle de top models. L'idée, c'est plutôt the girl next door, mais avec du talent. Il y a des femmes grosses, des maigres, avec des petits seins, des gros seins... C'est ce qui touche le public, parce qu'on est tellement bombardé de perfection, de silicone aujourd'hui. Après le spectacle, le monde était tellement enthousiaste que j'ai commencé à avoir des demandes pour des cours.»

Le spectacle, comme les leçons, se déroule avec un équipement minimal: «une table, une chaise et beaucoup d'imagination» suffisent, rappelle-t-elle, à recréer l'esprit burlesque. Les costumes du Blue Light sont confectionnés maison, Mlle Oui Oui ayant même développé et commercialisé sa propre collection de pasties.

L'engouement pour la chorégraphie suggestive ne fait pas de doute. Le strip-tease/mise en forme, «nouveau Pilates» des Américaines, a depuis longtemps séduit les Kate Moss et autres Teri Hatcher, de l'émission Desperate Housewives. Au Studio Bizz de Montréal, la professeur de danse Véronike Bouchard, formée en ballet jazz, a mis sur pied un cours de strip-jazz en janvier dernier pour répondre à la demande grandissante. Là non plus, pas de nudité totale. «Ce n'est pas du strip-tease, c'en est inspiré à partir d'une base de ballet jazz, dit celle qui voit sa clientèle se diversifier chaque session. La moyenne d'âge est dans la trentaine, mais il y a des plus jeunes et des femmes dans la quarantaine et la cinquantaine.»

Les studios DG Entertainment offrent quant à eux deux cours de «danse exotique», «mélange de baladi, de yoga, de danse cabaret et de strip-tease», peut-on lire sur leur site Web. La classe de niveau A transmet les rudiments du jeu lascif et, au niveau B, on attaque le pole dancing. La fameuse barre coûte entre 250 et 300 $, selon divers sites Internet consultés, d'où la prolifération de dérivés du strip — sans barre.

La cinquantenaire Heather Downe, qui a 30 ans de métier de professeur de danse dans le corps, a fondé l'Éro Teknique en 2004, dès les premiers échos du pole dancing venus du sud. Elle offre des cours dans plusieurs secteurs de l'ouest de l'île, vient d'en ouvrir à Ottawa, Timmins, Edmonton, et s'apprête à avoir pignon et barres sur rue à Montréal, où elle entend bien élargir sa clientèle aux gais, voire aux couples.

Post-féminisme ou perpétuation de stéréotypes?

L'univers de la pornographie a déjà fait son entrée dans le monde de la mode, de la publicité et des médias. On ne s'étonne donc pas qu'elle se soit frayé un chemin jusque dans les loisirs. Faut-il s'en scandaliser?

Female Chauvinist Pigs: Women and the Rise of Raunch Culture d'Ariel Levy a fait couler beaucoup d'encre aux États-Unis et en Grande-Bretagne l'an dernier. Elle dénonce justement cette tendance qui voit la culture pornographique s'infiltrer dans tous les aspects de la société. Celle-ci, déplore-t-elle, cantonne la femme à des stéréotypes imposés par le machisme, qui la refoulent au rang de femme-objet.

Par cette pratique, croit plutôt Mlle Oui Oui, la femme investit l'univers des fantasmes tant féminins que masculins, qu'elle se réapproprie.

«Il y a une démocratisation du strip-tease chez madame Tout-le-monde, dit-elle. Avant, le bar de danseuses nues, c'était une place obscure où allait son mari. Et là, la femme s'est approprié ça.»

Les différents témoignages des apprenties qu'on trouve sur les sites Internet des studios, écoles ou des professeurs, semblent aussi aller dans ce sens: la pédagogie de l'effeuillage accroîtrait leur confiance en elles, leur ferait renouer avec leur sensualité, leur donnant aussi un sentiment de bien-être — non dénué de puissance et de contrôle. L'art suprême de se dévoiler à soi-même, en somme...