Murray Bookchin (1921-2006) - Le vieux lion de l'écologie sociale s'éteint

Le fondateur du courant de «l'écologie sociale», le philosophe Murray Bookchin, est mort à l'âge de 85 ans, chez lui à Burlington au Vermont, le 30 juillet. «En Amérique du nord, c'était un des deux monuments, avec le linguiste Noam Chomsky, de la pensée libertaire», estime Normand Baillargeon, professeur à l'UQAM.

Bien que peu connu du grand public au Québec, son influence ici, aux dires de plusieurs, est palpable, notamment en politique municipale à Montréal, au sein de la défunte Coalition démocratique et chez des militants du RCM. Selon le sociologue de l'environnement Jean-Guy Vaillancourt, de l'Université de Montréal, les oeuvres de Bookchin ont aussi influencé des écologistes québécois connus, dont Steven Guilbault, de Greenpeace.

D'ailleurs, Bookchin a publié plusieurs de ses livres à Montréal, chez Black Rose Books, maison d'édition anarchiste anglophone fondée par le militant Dimitri Roussopoulos, ami de Bookchin et président de la Société de développement communautaire de Montréal (SodecM). Aussi, un des premiers titres à avoir été inscrit au catalogue des éditions Écosociété, fondées par l'écologiste Serge Mongeau, est une des rares traductions françaises d'un des livres les plus accessibles de Bookchin, Remaking Society. (Une société à refaire, vers une écologie de la liberté, 1993.). «Le nom même de notre maison d'édition est un clin d'oeil à la pensée de Bookchin et plusieurs des livres que nous publions s'inspirent de sa pensée», a confié hier Mongeau. Ce dernier a popularisé le courant de la «simplicité volontaire», un mouvement qui n'est pas sans lien avec la pensée de Bookchin, fait-il remarquer.

Ouvrier et autodidacte

Né en 1921, Bookchin a été élevé dans le Bronx dans une famille ouvrière communiste d'origine russe. Son père Nathan avait participé aux luttes révolutionnaire contre le Tsar. Murray Bookchin a travaillé comme ouvrier dans des fonderies au New Jersey et chez General Motors. Intellectuel autodidacte, il avait raconté au Devoir, en 1995, que c'est pendant ces années qu'il avait fait son «éducation». En route vers le travail et sur le chemin du retour, il lisait et relisait les grands auteurs anarchistes et socialistes: «au fond c'est l'action syndicale qui m'a motivé tout ce temps à me cultiver», avait-il précisé. Devenu leader ouvrier, il a participé notamment à la grande grève de 1946 à la GM.

Il s'est surtout fait connaître comme celui qui a tenté de marier une pensée anarchiste, anti-autoritaire, et une perspective écologiste. Selon lui, la «crise environnementale» actuelle vient du fait que les sociétés contemporaines sont fondées sur des hiérarchies. «La notion de domination de la nature par l'homme découle de la domination de l'homme par l'homme», écrit-il dans The Ecology of Freedom (Cheshire, 1982), considéré comme son maître livre. Ainsi, pour sortir de crise environnementale, les sociétés doivent devenir «radicalement démocratiques», en se redéfinissant sur un mode de démocratie directe inspirée de l'Athènes du siècle d'or et des Town Meetings de la Nouvelle-Angleterre. Résolument utopiste, Bookchin ne s'intéresse pas moins aux cités telles qu'elles existent et a défini les principes du «municipalisme libertaire», dont Marcel Sévigny, ancien du RCM et militant montréalais connu.

Ruptures

La parcours intellectuel de Bookchin est marqué par plusieurs ruptures, dont une première avec le communisme dans les années 30. Il formule une critique du marxisme qu'il trouvait centré maladivement sur les processus économiques. Bookchin se tourne alors vers l'anarchisme. Au début des années 50, il commence à s'intéresser au sort de l'environnement et aux débuts des années 60 publie Our Synthetic Environment, texte dans lequel il s'inquiète de la présence de pesticide dans la nourriture. Dans les années 80, il développe une critique acide des écologistes radicaux et mystiques de la deep ecology (écologisme radical) et des organismes tentés par l'éco-terrorisme, comme Earth First, les qualifiant d'«antihumanistes». À la fin des années 90, il rompt avec l'anarchisme, se disant dégoûté par ce qu'il est devenu: un mode de vie «nihiliste» qui a renoncé à changer politiquement le monde. Il se disait «communaliste», une pensée qu'il a présenté comme une version radicalement démocratique de la pensée libertaire.

Une cérémonie funèbre aura lieu le 13 août à Burlington.