Pas facile d'être gai en région

Si les homosexuels ont réussi à se créer un petit havre de paix dans le village gai de Montréal, il n'en va pas de même dans tous les villages du Québec. Hors des centres urbains, la stigmatisation des gais est bien réelle. C'est du moins le constat fait à l'occasion d'un atelier sur l'homosexualité en région, tenu dans le cadre de la Conférence internationale sur les droits humains des lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres (LGBT).

Si la stigmatisation prend différentes formes selon qu'on est jeune ou vieux, homme ou femme, la plus grande difficulté pour l'homosexuel qui vit en milieu rural est «l'absence d'anonymat», estime Johanne H. Gaudreault, vice-présidente de la Coalition gaie et lesbienne du Québec.

Dans une petite communauté où tout le monde se connaît, le fait de se cacher continuellement derrière un personnage hétérosexuel ou de s'afficher gai et d'affronter le regard inquisiteur des autres peut être une grande source de stress, explique Mme Gaudreault. Pour cette raison, «beaucoup de gais choisissent l'exode [vers la ville] car il est beaucoup plus facile de se fondre en milieu urbain».

Quant à ceux et celles qui restent en région, ils n'ont souvent d'autre choix que de pratiquer l'art du «faux-semblant» s'ils veulent éviter d'être stigmatisés, souligne Mme Gaudreault. Selon elle, c'est particulièrement vrai pour les lesbiennes, que les relents de notre société patriarcale confinent souvent au silence. «Les lesbiennes en région sont des expertes de la simulation. [...] C'est pour ça qu'elles sont invisibles», avance-t-elle.

S'il est difficile d'être homosexuel en région en 2006, imaginez combien ce devait l'être il y a quelques décennies, renchérit Louis-Philippe Tremblay, également membre de la Coalition , venu s'entretenir des difficultés que rencontrent les gais de plus de 50 ans. Devant la rigidité de l'éducation et des mentalités de l'époque, «certains se sont réfugiés dans les ordres religieux et d'autres se sont isolés en se privant de se réaliser», explique-t-il.

Selon M. Tremblay, certaines personnes plus âgées ont d'autant plus de difficultés à affirmer leur identité sexuelle qu'elles sont devenues «homophobes à leur propre endroit». À son avis, ce qui pourrait les aider, ce sont des «modèles ordinaires, des voisins dont la vie est à peu près normale. Or «c'est ce qui manque le plus en région», déplore-t-il.

Services de soutien

De plus, les services de soutien aux homosexuels sont très difficiles à mettre en place dans les vastes régions du Québec, indique Kevin Beauchesne, lui aussi membre de la Coalition. La majeure partie des subventions gouvernementales va à la lutte contre le sida et aux organismes nationaux. Quant aux petites organisations régionales, elles «n'ont que des miettes», déplore-t-il. Avec le peu de moyens dont elles disposent, il est difficile de garder un noyau stable d'administrateurs, généralement bénévoles, dit-il.

Heureusement, il y a Internet. «Ça sauve la vie. Ça permet de s'informer et de savoir ce qui n'est pas écrit dans le journal local», indique M. Beauchesne. D'autres participants à l'atelier ont également insisté sur la façon dont la toile permet de tisser des liens et de briser l'isolement dont souffrent souvent les homosexuels en milieu rural.

En fin de compte, la meilleure façon de faire avancer la cause des homosexuels en région est d'y être visible, dit Mme Gaudreault. Selon elle, plus les gens côtoieront des gais, plus l'homosexualité deviendra «banale» et «incontournable». Selon elle, «c'est juste une question de temps» avant qu'elle ne soit plus perçue comme anormale. «Une génération, tout au plus.»