Le gai savoir littéraire

Serge Morin et Réal Ducharme: «Comme la communauté est plus vivante et plus visible que jamais, beaucoup d’auteurs ont décidé de se mettre à écrire», souligne Serge.
Photo: Jacques Nadeau Serge Morin et Réal Ducharme: «Comme la communauté est plus vivante et plus visible que jamais, beaucoup d’auteurs ont décidé de se mettre à écrire», souligne Serge.

Comme dans la plupart des librairies, le premier comptoir qu'on croise chez Serge et Réal Libraires étale quelques succès. Les titres et auteurs qui y figurent laissent d'abord dubitatif, puis on croit reconnaître la couverture du Da Vinci Code. Sauf que le titre a subi une légère transformation... voici le Gay Vinci Code, dernier-né des ouvrages dérivés du célèbre roman de Dan Brown, délirant pastiche trempé dans le Paris homosexuel, que la critique française a encensé.

Bienvenue dans l'unique librairie gaie et lesbienne de Montréal, que les propriétaires Serge Morin et Réal Ducharme ont ouverte en septembre dernier «pour combler le vide» laissé par la fermeture de L'Androgyne, précisent-ils, et continuer de répandre le gai savoir littéraire dont Gay Vinci Code n'est qu'un épiphénomène.

À l'approche du cap crucial de sa première année d'existence, le petit commerce de la rue Amherst, attenante au Village gai, se porte très bien merci — autant qu'une librairie peut bien se porter.

«Il y a une demande pour ça; la clientèle grossit de mois en mois, juin a été notre plus gros mois, note Serge Morin, aussi auteur, qui voit approcher les Outgames avec un mélange d'espoir et de scepticisme. Je ne sais pas ce que ça va donner....»

Le doute s'estompe toutefois quand on revient à nos moutons roses: pour les deux libraires, la littérature gaie et lesbienne québécoise est en plein essor.

«Comme la communauté est plus vivante et plus visible qu'avant, beaucoup d'auteurs ont décidé de se mettre à écrire», rapporte Serge. Outre les Michel Tremblay et Gilles Jobidon, qui ne veulent pas être étiquetés «écrivains gais» et dont les oeuvres ne mettent pas l'homosexualité au premier plan, la librairie propose Éric Simard (Cher Émile), Guy Verville, Pierre Samson, Denis-Martin Chabot et Francis Lagacé en poésie. Chez les Européens, on pense à Jean-Paul Tapie, Olivier Delorme, David Lelait ou au bédéiste allemand Ralf König.

«Coming-out» et autres thèmes

Qu'est-ce qui définit la littérature dite gaie et lesbienne? Des livres dont les auteurs sont ouvertement gais ou lesbiennes, ou encore dont les sujets abordés sont au coeur des préoccupations de cette communauté. Au rayon de la littérature gaie, voisine de la littérature lesbienne et érotique — qui occupent les trois quarts de l'espace, le reste allant à la littérature générale —, trône Partir de Tahar ben Jelloun, un auteur hétéro, mais dont un personnage secondaire est gai.

«J'aime croire que les thèmes que j'aborde sont universels: l'amour de soi, l'adversité, l'amour impossible, confie l'auteur Denis-Martin Chabot, dont on trouve les deux premiers romans chez Serge et Réal. Il y raconte notamment son «coming-out» à l'époque où explosait le Village gai, puis la dure réalité du sida. «Mes romans s'adressent à tous, mais c'est sûr que mon public premier, ce sont les gais», ajoute le journaliste de Radio-Canada en Nouvelle-Écosse, qui a pris une année sabbatique pour écrire le troisième roman de sa trilogie et fait l'apologie de la librairie montréalaise, «point de ralliement pour notre communauté», dit-il.

Si ses thèmes de prédilection demeurent le «coming-out» et l'homophobie, la littérature gaie et lesbienne «se diversifie», note Serge, signe de sa vitalité.

«Plein de gens tombent dans la facilité de la littérature érotique et ça nous a beaucoup nui parce qu'on pense encore aujourd'hui que littérature gaie égale littérature sexuelle, alors qu'il y a énormément d'autres aspects qui sont explorés», souligne Pierre Salducci, auteur de Ma vie me prend tout mon temps, qui a vécu 16 ans au Québec. Il cite notamment l'exemple de Philippe Cassand qui fait dans le roman policier satyrique et prévoit qu'on traitera bientôt du vieillissement chez les gais ou de l'homosexualité au travail. «On est un peu enfermé dans des thèmes qu'il y avait urgence à traiter, mais il y a un virage qui se fait tout doucement.»

Le rédacteur en chef du «webzine» La Référence, qu'un groupe d'édition belge (Rézolibre) vient d'acquérir, est le premier à reconnaître une certaine effervescence littéraire rose. «Sur le plan professionnel des structures, on n'a jamais vu autant de maisons d'édition et de librairies spécialisées dans tous les pays», admet-il au téléphone de son bureau installé aux îles Canaries. Ce sont des signes qui font dire que c'est une littérature qui s'impose, se développe. Même si la route est longue encore — il y a des adversaires, des sceptiques.»

Celui qui a déjà vécu de sa plume estime toutefois que la décennie 1990 a particulièrement fait la part belle à la littérature gaie et lesbiennes à Montréal. «Il y avait plus d'auteurs ouvertement gais», dit-il. L'Androgyne avait alors pignon sur le boulevard Saint-Laurent, le Village devenait une destination de choix pour les touristes en cavale et les Montréalais curieux, M. Salducci menait ses rencontres littéraires «Des livres et des hommes» et lançait la première collection gaie et lesbienne de l'histoire québécoise chez Stanké. L'éditeur, une fois racheté par Quebecor, mettait malheureusement fin à l'aventure, forçant les auteurs à se tourner vers l'autoédition.

«Ne demandez pas d'information à un libraire de Renaud-Bray, il ne connaît rien à la littérature gaie», note Serge, rappelant que la succursale du Village s'est départie de la section qui lui était dédiée. Éditeurs et libraires «sont réticents, frileux», «ils ne veulent pas être associés» à la littérature gaie, croit Réal, dont la clientèle se sent comme chez elle dans sa librairie où il sert aussi le café. Pourtant, les librairies Raffin de la métropole et Pantoute dans la capitale lui consacrent un étalage, Les Herbes rouges viennent de publier Le Rayon rose d'André Roy, Nicole Brossard signe une anthologie de poésie gaie et lesbienne (Baiser vertige) fraîchement sortie de chez Typo et Paroles de gais paraîtra au Septentrion cet automne.

«J'ai l'impression qu'une fois que les maisons d'édition ont un ou deux auteurs ouvertement gais, c'est comme si elles avaient fait leur part de littérature marginale», remarque, sans amertume, M. Salducci, qu'on retrouve dans les deux derniers ouvrages cités. L'auteur y voit moins l'indice d'une désaffection envers la littérature gaie qu'envers le livre et la lecture en général.

«Le livre baisse de façon générale partout», dit-il. L'apparition du cinéma gai sur les rayons fait aussi forte compétition au livre rose. Des mises en échec qui n'empêchent pas cette littérature de s'épanouir, portée par un mouvement identitaire fort qui lui garantit un rayonnement.

D'ailleurs, outre les Québécois qui se bousculent de plus en plus au portillon de la librairie, rue Amherst, ainsi qu'à son portail Internet, qui permet d'acheter les livres à distance, les touristes français et les Américains francophiles fréquentent aussi la petite librairie. Une clientèle qui est peut-être déjà en train de se transformer, à quelques jours de l'ouverture officielle des jeux gais de Montréal...