Quand la France retrouve le sourire

Les succès de l’équipe de France au Mondial de football ont redonné le sourire aux habitants de l’Hexagone.
Photo: Agence France-Presse (photo) Les succès de l’équipe de France au Mondial de football ont redonné le sourire aux habitants de l’Hexagone.

Paris — Il y avait des lustres que l'on n'avait pas vu les Français si joyeux. Après une année de déprime à peu près constante, jalonnée de manifestations étudiantes et de trois semaines d'émeutes dans les banlieues pauvres, voilà que les Français retrouvent la «pêche», comme ils disent. La déprime française avait commencé il y a un an, avec l'échec de la candidature de Paris aux Jeux olympiques de 2012; se pourrait-il qu'elle se termine avec un autre événement sportif, le Mondial de football?

Chose certaine, les centaines de milliers de personnes — on parle d'un demi-million de fêtards — qui ont envahi les Champs-Élysées samedi soir après la victoire par 1 à 0 de la France contre le Brésil n'avaient pas l'âme à la déprime. La plus belle avenue du monde avait des airs de 1998, alors que la France remportait la coupe du monde contre le Brésil dans le stade de France. Dans l'euphorie, c'est à peine si l'on a remarqué que quelques dizaines de jeunes et des policiers se sont échangé des tirs de bouteilles et de gaz lacrymogènes. Les 69 personnes arrêtées pour des violences et des dégradations, ainsi que les cinq vitrines défoncées et les deux voitures brûlées à Paris, ne représentaient que des broutilles à côté des centaines de milliers de personnes qui ont manifesté pacifiquement leur joie. À Marseille, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont fêté leurs héros: Zidane et Ribéry. À Toulouse, où l'on préfère généralement le rugby, ils étaient plus de 15 000 jusqu'aux petites heures du matin devant l'écran installé place du Capitole.

Un rêve?

Le lendemain, au réveil, les Français se demandaient s'ils n'avaient pas tout simplement rêvé. Les journaux arboraient des titres du genre «Ils l'ont fait!», comme s'il fallait redoubler de points d'exclamation pour faire croire à une bonne nouvelle après la série noire des derniers mois. Étrange retour des choses, c'est dans les quartiers immigrants des banlieues est et nord de Paris, qui se sont enflammées en décembre dernier, que l'enthousiasme était le plus perceptible. Loin du calme des arrondissements bourgeois, les klaxons et les pétards retentissaient dans la plupart des quartiers métissés. C'est la France «black, blanc, beur» qui a fêté dans les rues samedi. Une France à l'image de son équipe nationale.

Les victoires de la France contre l'Espagne et le Brésil sont même parvenues à arracher quelques sourires aux responsables politiques qui affichent tous des mines réjouies depuis quelques jours. Sans doute se souviennent-ils qu'en 1998 les cotes de popularité du président Jacques Chirac et du premier ministre Lionel Jospin avaient bondi d'une dizaine de points grâce au Mondial. Du président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, à la candidate socialiste Ségolène Royal, tous s'empressent de féliciter l'équipe de France. La semaine dernière, la chose n'avait pas non plus échappé au premier ministre Dominique de Villepin qui a repris au sortir du Conseil des ministres une des expressions favorites des joueurs: «Que du bonheur!» Toujours associé au scandale de l'affaire Clearstream, le premier ministre ne dédaignerait pas connaître le sort de l'entraîneur Raymond Domenech qui est aujourd'hui porté aux nues après avoir été décrié pour ses choix il y a quelques semaines.

«Le quant-à-soi grognon des Français, baignés dans un contexte de déprime et de déclin, a volé en éclats», expliquait le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans le quotidien Le Parisien. Selon le chercheur du CNRS, «ceux qui pensent que l'impact social de la Coupe du monde est dérisoire se trompent. Le foot, c'est très sérieux [...]. Il a suffi d'un rien, d'un ballon, et les individus ont eu l'impression de vivre en communauté». Même jugement du côté de Robert Rochefort, directeur du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie, qui compare ce Mondial à une dose de vitamine C.

Au secours de l'Europe

Le ballon rond serait même capable redonner un peu de vigueur à une Europe en panne, soulignent les plus optimistes. Pour une des premières fois, la demi-finale du Mondial rassemble quatre équipes européennes (Allemagne, Italie, France et Portugal). Cela ne s'était vu qu'en 1982 (Allemagne, Italie, France, Pologne), en 1966 (Angleterre, Allemagne, Portugal, URSS) et en 1934 (Transalpins, Tchécoslovaquie, Allemagne, Autriche).

Relance de la France, de l'Europe et pourquoi pas de l'économie qui montre quelques signes de reprise? Certains veulent voir dans cet exploit sportif le début de la fin de la morosité économique française. «Avoir une bonne équipe de foot, qui fait des matchs aussi exceptionnels, c'est bon pour le moral des Français, a déclaré Jean-François Copé, ministre délégué au Budget. Et comme le moral est un élément-clé dans la conjoncture économique, cela vient s'ajouter au reste [...] C'est bon pour la croissance.»

Pour l'instant, on a surtout noté l'explosion de 188 % (en mai) des ventes d'écrans plats qui équipent dorénavant presque tous les cafés. En 1998, on avait cependant constaté que ces achats de matériel audiovisuel s'effectuaient au détriment d'autres biens de consommation.

Selon le journal Le Monde, l'impact psychologique d'un succès ou d'une défaite sur un pays est démontré. Ainsi, en Allemagne (grande favorite pour emporter la Coupe), l'indice Ifo, qui mesure le moral des entrepreneurs, a atteint en juin son plus haut niveau depuis la réunification du pays, en 1991.

Une étude de la banque néerlandaise ABN-AMRO, Soccernomics 2006, soutient que «les effets macroéconomiques et boursiers d'une victoire en finale de Coupe du monde ne doivent pas être sous-estimés». Et les experts de rappeler que, de 1970 à 2002 (à l'exception de 1974 et 1978), le pays vainqueur a enregistré en moyenne un surplus de croissance de 0,7 %. Selon d'autres experts, du Massachusetts Institute of Technology, un échec au Mondial se traduirait quant à lui par une baisse moyenne de l'indice boursier de 0,38 %.

Ceux qui confondent le Mondial avec des feuilles de thé auront évidemment noté que la France l'a emporté contre l'Espagne et le Brésil avec une équipe de «vieux». L'entraîneur Raymond Domenech a en effet privilégié l'expérience d'un Zidane et d'un Barthez au dynamisme de joueurs beaucoup plus jeunes. «Allez les vieux!», serait donc le nouveau slogan de la France, conclut l'éditorialiste du quotidien La Croix. Faut-il y voir un présage en cette année électorale, alors que l'ancien premier ministre Lionel Jospin faisait la semaine dernière un retour remarqué pendant et que Jacques Chirac refusait de faire une croix sur sa candidature?

S'il faut en croire le Mondial, en France, les «vieux» ne s'avouent jamais vaincus.

Correspondant du Devoir à Paris