La machine de mort khmère rouge devant ses juges

Des moines bouddhistes examinent les barbelés de la prison khmère rouge S-21 reconvertie depuis en musée commémorant le génocide commis sous le régime de Pol Pot dans les années 1970.
Photo: Agence Reuters Des moines bouddhistes examinent les barbelés de la prison khmère rouge S-21 reconvertie depuis en musée commémorant le génocide commis sous le régime de Pol Pot dans les années 1970.

Vingt-sept juristes cambodgiens et étrangers appelés à juger pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide les responsables khmers rouges encore vivants ont prêté serment hier au palais royal de Phnom Penh marquant ainsi le début de l'instruction pour les accusés de deux millions de morts au Cambodge entre 1975-1979.

Phnom Penh — Avec un regard terrible, le géant de Phnom Chisor brandit une massue d'une main et de l'autre pointe un doigt accusateur. «Il est capable d'arracher un palmier à sucre et de le jeter en l'air», dit Reach Sambath, porte-parole du tribunal khmer rouge. Des offrandes en feuilles de bananiers, où sont plantés des bâtons d'encens, ont été déposées devant la statue du héros légendaire qui trône face au bâtiment flambant neuf à l'architecture traditionnelle. Là va se tenir le procès des dirigeants khmers rouges qui ont fait périr environ deux millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979. «Je prie tous les matins devant le géant. Nous voudrions que les suspects et les témoins prêtent serment devant la statue, mais cela dépend des juges», poursuit Sambath.

Des ouvriers creusent un fossé «pour arrêter les voitures non autorisées qui voudraient s'approcher». D'autres posent les structures des cellules où seront enfermés les suspects pendant le procès qui commence aujourd'hui avec la prestation de serment des juges et qui devrait durer trois ans. Dans la salle d'audience immaculée, 500 sièges pliables sont fixés dans le sol face à une grande scène en bois de teck. On dirait un théâtre. C'est d'ailleurs ce que dit le signe en khmer sur le bâtiment, qui va être bientôt remplacé par «Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens».

Près de dix ans après d'âpres négociations, le procès des Khmers rouges — auteurs des crimes contre l'humanité parmi les plus graves commis au XXe siècle — entre dans sa phase concrète. La phase d'instruction, censée durer un an et demi, débute courant juillet. Si les bâtiments sont prêts à accueillir suspects, témoins et visiteurs, bien des points restent obscurs quant au déroulement du procès. Le format adopté est unique: les juges d'audience, les juges d'instruction et les procureurs sont pour partie Cambodgiens et pour partie étrangers. Toutes les décisions seront prises à la «super majorité», ce qui signifie qu'elles nécessiteront l'accord d'au moins un juge étranger. Les lois cambodgiennes seront appliquées et, si elles sont obscures ou muettes sur un point de droit, il sera possible de recourir au droit international.

Vivants

Des aspects fondamentaux du procès ne sont pas encore clarifiés, à commencer par l'identité des accusés appelés à comparaître devant le tribunal. L'accord de 2004 entre le gouvernement cambodgien et l'ONU dispose que doivent comparaître les «principaux dirigeants khmers rouges et ceux les plus responsables pour les crimes sérieux».

La logique voudrait que les quatre membres encore vivants du bureau politique du Parti communiste du Kampuchéa (qui a dirigé le pays d'avril 1975 à janvier 1979) se retrouvent sur les bancs des accusés: Nuon Chea (ex-commissaire politique de l'armée), Ieng Sary (ex-chef de la diplomatie), Khieu Samphan (ex-chef d'État) et Ta Mok (ex-chef de la région sud-ouest). S'y ajoute Duch, le chef du centre de sécurité S-21 à Phnom Penh, où ont péri après d'affreuses tortures 14 000 personnes.

Mais des experts soulignent que des cadres locaux ont pu aussi commettre de graves violations des droits de l'homme. «Dans chaque district, il y avait un centre de sécurité. C'est au niveau du district qu'étaient ordonnées les arrestations, qui aboutissaient presque toujours à des exécutions», explique un enquêteur cambodgien. L'implication des échelons inférieurs du Kampuchéa démocratique inquiète le gouvernement du premier ministre, Hun Sen, car cela pourrait éclabousser certains de ses proches. Le président du Sénat, Chea Sim, par exemple, était chef d'un district dans la province de Kompong Cham pendant la période khmère rouge.

Un tortueux travail de mémoire

Le procès n'est pas encore lancé que déjà des gens s'inquiètent que les lois relatives au procès parlent peu des victimes et des témoins. «À quoi sert un procès qui condamne des leaders khmers rouges que toute la communauté internationale a déjà condamnés? On ne parle pas des victimes. Je ne crois pas que le petit peuple aura droit à la parole», s'indigne Son Soubert, membre du Conseil constitutionnel.

Non seulement des millions d'habitants du Cambodge ont souffert sous le régime de Pol Pot et ont droit à la vérité, mais le travail de mémoire peut aussi bénéficier à la moitié de la population du pays née après la chute des Khmers rouges en 1979.

L'administration du tribunal n'a pas encore confirmé si les audiences seront diffusées en direct et en intégralité par les télévisions et, surtout, par les radios, principal moyen d'information des Cambodgiens hors de la capitale. «Il y aura le procès, mais est-ce qu'il y aura la volonté de montrer tout cela ? Est-ce qu'il n'y aura pas de la rétention d'informations pour éviter que trop de choses ne remontent à la surface? On n'en sait rien», déplore Pierre Gillette, rédacteur en chef du quotidien Cambodge Soir.

Certaines ONG ont pris les devants. Le Centre de documentation du Cambodge sur le génocide (Dccam, financé par Yale University) organise des visites du tribunal pour des groupes de 500 villageois, victimes ou auteurs d'exactions. Ils y rencontrent des administrateurs du tribunal, des membres d'ONG, des politiciens et des juristes. «Ils peuvent voir le processus de leurs propres yeux. Cela leur permet de libérer leurs sentiments. Il s'agit de les préparer à affronter le passé», dit Youk Chhang, directeur du centre.

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