Il y a 90 ans, la bataille de la Somme - Une bataille ignorée au cours de laquelle 24 000 soldats canadiens ont trouvé la mort

Il y a exactement 90 ans aujourd'hui, 100 000 soldats britanniques, parmi lesquels un millier de Terre-Neuviens, émergeaient en mode attaque de leurs tranchées de Beaumont-Hamel, dans la région de la Somme, en France. Longuement planifiée, cette offensive contre les forces allemandes, terrées 550 mètres plus loin derrière une crête de collines calcaires, devait se solder par une victoire rapide de la «new army» britannique, fraîchement formée. Il y avait déjà deux ans que durait cette guerre qu'on croyait être la dernière de toutes; une attaque d'une telle envergure, précédée de cinq jours de tirs d'artillerie, ouvrirait enfin une brèche dans le front allemand, croyait-on... à tort.

Ce 1er juillet 1916, plus de la moitié des assaillants britanniques et la quasi-totalité du régiment terre-neuvien furent tués ou blessés. Ce fiasco marquait le début d'une des campagnes les plus meurtrières de la Première Guerre mondiale: la tristement célèbre bataille de la Somme, dans laquelle périrent quelque 24 000 soldats canadiens.

En l'honneur de ces soldats, le premier ministre du Canada, Stephen Harper, et la gouverneure générale, Michaëlle Jean, déposeront ce matin des couronnes de fleurs au pied du monument commémoratif de guerre du Canada, à Ottawa. Or, si ce n'était cette courte cérémonie matinale, ombragée par l'anniversaire de la Confédération canadienne, rares sont les Canadiens qui commémoreraient aujourd'hui cette sombre bataille dans laquelle les soldats canadiens ont pourtant joué un rôle non négligeable.

Cette ignorance est encore plus marquée de ce côté-ci de la rivière des Outaouais, croit Béatrice Richard, professeure d'histoire au Collège royal militaire de Kingston. «La bataille de la Somme, très meurtrière, a été une défaite pour tout le monde. Ça renvoie à l'image globale qu'ont les Québécois de la Première Guerre mondiale. Pour eux, la crise de la conscription éclipse tout le reste», explique-t-elle.

Mais, contrairement à ceux qui prétendent que le Canada n'aurait jamais dû prendre part à une guerre qui n'était pas la sienne, le major Michael Boire, également historien au Collège militaire, estime que les intérêts commerciaux canadiens en Europe commandaient à la jeune nation d'y participer. «Qu'est-ce qui serait arrivé à la marine et à l'industrie anglaises devant une Europe dominée par les Allemands? Mais surtout, qu'est-ce qui serait arrivé au petit Canada dont le grand client était l'Angleterre?», demande-t-il.

Si on décrie tant le côté sanguinaire de la «Grande Guerre» de 1914-1918, c'est qu'il ne peut être compris dans le contexte des courtes guerres inégales d'aujourd'hui, comme celles du Golfe ou de l'Irak, avance le major Boire. «Comparez les forces armées. En 1916, vous aviez des armées qui étaient de forces égales, qui avaient toutes les mêmes armes et techniques, en plus d'être conscrites. Pouvaient-elles gagner des guerres rapidement? Non, il fallait des guerres d'usure. [...] Veux, veux pas — et c'est ça qu'on trouve dégoûtant dans la littérature de guerre —, lorsqu'on est engagé dans ces grands combats, la seule façon de gagner est de faire saigner l'autre», explique-t-il.

Pour le professeur Boire, il est encore plus important pour les soldats de se souvenir des grandes batailles de la Première Guerre mondiale. Selon lui, la persévérance des armées de l'époque doit servir de leçon aux armées d'aujourd'hui, peu habituées à des pertes de l'ordre de celles d'alors. «En Afghanistan, on a perdu 16 jeunes Canadiens; c'est malheureux, mais vous voyez l'impact? Imaginez quatre ans de guerre où on perdrait de 65 000 à 75 000 soldats», dit-il aimer demander à ses étudiants du Collège militaire.

Selon Desmond Morton, professeur d'histoire à l'université McGill, il faut aussi se représenter la mentalité chrétienne de l'époque pour mieux comprendre l'attitude de dirigeants qui, comme le commandant anglais Douglas Haig, s'entêtaient à livrer de longues batailles extrêmement coûteuses — celle de la Somme dura cinq mois et coûta la vie à plus d'un million de soldats. «Il [Haig] avait cette parfaite confiance en Dieu qui peut nous sembler un peu idiote aujourd'hui. Il croyait, en bon chrétien, que le bon Dieu allait lui donner une victoire aussitôt qu'Il déciderait de le faire. Cette façon de voir le monde est aujourd'hui quasiment impossible à comprendre», dit-il.

Malgré cette incompréhension générale, le major Boire dit remarquer, depuis les années 1990, une hausse d'intérêt envers les champs de bataille européens, très peu aménagés et visités dans les années d'après-guerre. De fait, le parc de Beaumont-Hamel accueille pas moins de 250 000 visiteurs par année depuis qu'il est devenu un site historique canadien en 1997. «Peut-être que ce sont les enfants et petits-enfants qui s'intéressent aux histoires que grand-papa aurait dû leur raconter», avance hypothétiquement le major devant cette popularité récente, laquelle est selon lui un juste retour des choses.

D'ailleurs, une imposante délégation canadienne s'arrête aujourd'hui à Beaumont-Hamel, dans le cadre d'un voyage de commémoration d'une semaine sur les principaux champs de bataille français et belges de la bataille de la Somme. Parmi eux, Jean-Luc Dutil, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, se dit impressionné par la «culture de souvenance en France, que l'on ne voit pas aussi bien chez nous, [où] la guerre était très loin». Eric Brenchley, scout montréalais, est un des 39 jeunes qui font partie de la délégation. À son retour, il se promet de «passer le mot et de dire à tout le monde» ce qu'il a «vu et ressenti [...] à propos de ce que nous, la nation canadienne, avons fait».

Le corps armé canadien, arrivé à la fin d'août, a participé aux dernières batailles victorieuses de la Somme. Les Canadiens français du 22e Régiment de Québec se sont notamment illustrés lors d'une bataille à proximité de Courcelette. Les succès des Canadiens, en partie attribuables aux leçons apprises à la dure par les Britanniques, leur ont apporté une certaine notoriété, confortée par leur célèbre victoire à la crête de Vimy en avril 1917.

Des trois seuls survivants canadiens connus de la Première Guerre mondiale, aucun n'a participé à la bataille de la Somme.